Cette idée que Supplicia m'exprimait si ingénument dans un langage dont il me serait impossible de peindre la naïveté, la préoccupa tellement pendant les années qu'elle passa encore sous mes yeux à Saint-Pierre, que toutes les semaines je la voyais arriver chez moi pour me dire: «Maître, j'ai ramassé, depuis lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon travail: gardez encore cet argent, et quand il y en aura assez pour racheter ma liberté à ma maîtresse, vous me préviendrez, et j'irai trouver un capitaine pour le prier de me conduire en France, avec quelque dame de la colonie qui me prendra à son service pour la traversée.

—Et une fois en France, lui demandai-je, que feras-tu?

—J'irai trouver le père de ce petit mulâtre-là, qui sera bien heureux de revoir son enfant et la mère de son fils.»

Sans partager toutes les illusions de la pauvre Supplicia, je cherchai du moins à réaliser une partie de ses espérances; et ses petites épargnes, grossies de tout ce que je pouvais y ajouter, la mirent bientôt à même de racheter cette liberté après laquelle elle soupirait chaque jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse, et le soir où je lui annonçai cette nouvelle tant désirée, je sentis la joie inexprimable que je venais de lui donner me faire mal; c'était le moment où elle devait perdre les illusions qui, jusque-là, lui avaient fait supporter avec tant de résignation et d'enchantement peut-être, tout le poids de l'esclavage.

XXIII

Ah! le candidat de votre choix n'est pas Français!

(Page 215.)

Dernier retour en France;—une élection et un député; soupçon, méprise et nouveau soupçon.

Après avoir fait fort passablement mes petites affaires dans les colonies et avoir eu le malheur de perdre en France les deux vieux oncles dont j'étais l'unique héritier, je trouvai bon de revenir dans ma patrie, jouir paisiblement du fruit de mes travaux et des avantages de ma succession. Un navire que j'affrétai et que je chargeai de quelques centaines de barriques de sucre, me ramena en Europe avec ma fortune conquise et les espérances que je fondais sur ma fortune héréditaire; et je débarquai, au bout de dix ans de pacotillage et de quarante jours de traversée, dans un port du midi, que je demanderai la permission au lecteur de ne pas nommer, pour éviter d'offrir à la malignité du public des allusions trop directes ou trop absurdes sur les habitans du lieu où je fus accueilli à mon retour dans mon pays natal.

A mon arrivée dans ce port anonyme, la première personne qui courut s'embarrasser dans mes jambes, fut ce négociant du Hâvre qui, pour avoir ma commission de pacotille, était venu, comme on s'en souvient peut-être à mon début dans les affaires, m'inviter à dîner chez lui et à entendre sa fille aînée chanter de l'italien. Cet honnête trafiquant ayant appris à l'avance mon débarquement dans la ville où il avait jugé à propos de transporter, depuis quelque temps, ses pénates commerciaux, s'attacha à mes pas avec un tel acharnement, que, pour me dégager un peu de lui, je me trouvai forcé de lui accorder la consignation des marchandises que je ramenais avec moi. «Vous n'avez pas de répondant en douane, me dit-il, pour expédier vous-même vos sucres où il vous plaira, et d'ailleurs, n'étant pas établi sur place, vous ne pourriez parvenir que fort difficilement à faire seul vos propres affaires avec quelque sécurité pour les crédits à accorder selon l'usage reçu ici. Moi je vous offre au contraire toutes les facilités qui vous manquent, et la connaissance des lieux, que vous ne pouvez encore posséder. J'ai du crédit chez le receveur, une activité infatigable pour les affaires qu'on me confie, un dévouement à toute épreuve pour les intérêts des autres quand ils deviennent surtout un peu les miens et que je les ai épousés par devoir. Vous ne connaissez personne sur le marché et vous m'avez été anciennement recommandé au Hâvre: vous avez même dans le temps refusé de dîner chez moi et de venir entendre mon aînée qui chantait alors si bien: c'est donc une réparation que vous me devez, et que j'exige aujourd'hui de votre justice et de votre bienveillance. Consignez-moi vos quatre cent soixante-quinze barriques de sucre et vos tierçons d'assortiment: le cours de la douceur est ferme et promet de devenir bon; nous écoulerons bien cette partie qui arrive à point pour alimenter une consommation aux abois et à laquelle nous ferons mettre les pouces, et ce sera une affaire arrangée entre nous à notre satisfaction mutuelle et au mieux de nos intérêts réciproques.»

Cette argumentation mercantile était trop logique et l'argumentateur trop pressant, pour que je ne me laissasse pas entraîner. Je constituai mon obligeant cicerone consignataire de ma cargaison. C'était d'ailleurs un brave homme assez droit et adroit en affaires et qui passait pour avoir une réputation intacte. Je n'aurais pas trouvé mieux dans toute la ville. J'acceptai avec confiance les services qu'il m'offrait avec tant d'empressement. Le lendemain les deux ou trois feuilles de commerce de la ville ne furent remplies que de son nom.