«Voilà donc une affaire conclue entre vous et moi, dis-je à mon consignataire. Mais expliquez-moi, s'il vous plaît, quelle raison a pu vous engager à quitter une place où vous paraissiez vous trouver si bien, pour venir habiter un pays qui devait être nouveau pour vous?

—Raison de santé et considérations de famille, me répondit mon homme. L'air de la Normandie était trop lourd pour mes poumons; et puis j'avais deux filles à marier dans un pays où les transactions matrimoniales sont difficiles en diable, sous le rapport de l'assortiment de la marchandise ou plutôt des caractères, s'entend; tandis que, dans le midi, ces genres d'affaires se font presque d'elles-mêmes, sous l'influence d'un climat qui semble singulièrement favoriser les spéculations conjugales et les liaisons de relations convenables.

—Vous avez donc réussi à marier vos demoiselles ici?

—A merveilles, monsieur, à merveilles! L'aînée, celle qui chante ou plutôt qui chantait si remarquablement, m'a été demandée au bout de six mois de séjour sur place, par un des plus riches fabricans de chandelles du département. Le parti n'était pas brillant, mais il était solide, et le prétendant est devenu mon gendre, par marché passé par le courtier du lieu, ou plutôt par-devant un des notaires.

—Et la cadette?

—La cadette, trois mois, jour pour jour, après l'écoulement ou plutôt après l'établissement de ma virtuose, s'est mariée à une des meilleures maisons en vin et eau-de-vie du cru du pays. Excellente acquisition, ma foi: toutes deux sont déjà mères de famille, et cette fois-ci j'espère bien que vous les verrez dans leur ménage où vous n'aurez plus à redouter le bruit importun des romances, mais où vous trouverez un ordre admirable et des livres tenus en partie-double avec une régularité et une intelligence rares, même chez les meilleurs comptables. Ce sont elles qui servent de premiers commis à leurs maris et qui nourrissent elles-mêmes leurs enfans… Utile dulci, comme dit le bon Cicéron ou le bon père Lafontaine. Ah! nous voici justement près de la douane. Vous m'avez donné, je crois, votre manifeste: allons faire notre entrée et notre déclaration. Les visiteurs sont rares aujourd'hui, et n'en a pas qui veut: nous n'avons donc pas un instant à perdre pour en obtenir un. Entrons d'abord au bureau des expéditions. J'ai le premier commis dans ma manche et le directeur me mettrait au besoin dans sa chemise. Ce qui n'est pas indifférent, car la douane, quand on n'y connaît personne, est le dédale le plus indéfinissable que le démon ait pu imaginer pour le tourment des négocians passés, présens et à venir.»

Dix ans d'absence m'avaient rendu tout-à-fait étranger aux mœurs et aux habitudes nouvelles que je trouvai toutes formées en revoyant la France. Dans l'endroit où je venais de débarquer, j'entendais parler autour de moi de Charte, de constitution, de députés et d'élections, sans trop savoir le sens que je devais attacher à ces mots encore inusités dans les colonies que j'avais quittées depuis si peu de temps. «Que signifie, demandai-je un jour à mon consignataire, une réunion électorale que je vois annoncée chaque matin dans les journaux de votre ville, pour le choix d'un candidat?—Ah! c'est là effectivement, me répondit-il, une chose qui doit être inintelligible pour vous qui venez d'un pays où l'on ignore sans doute encore les avantages et les charges du gouvernement que la Restauration nous a octroyé ou que plutôt nous l'avons forcée à nous donner. Une assemblée électorale, c'est, voyez-vous, une réunion préparatoire que forment les électeurs pour s'entendre sur le choix du candidat qui aspire à la députation. Mais pour vous expliquer plus clairement tout cela par un exemple et pour mieux vous faire concevoir une chose que je serais moi-même assez embarrassé de vous définir, en peu de mots, il y a un moyen tout simple à employer, c'est de vous faire assister à la réunion électorale dont vous venez de me parler. Tel que vous me voyez, je suis électeur et voici ma carte. Il vous sera facile de vous introduire cet après-midi dans le sein même de l'assemblée préparatoire qui doit avoir lieu dans une demi-heure tout au plus, et là vous en entendrez de belles, je vous jure, et vous pourrez du moins voir par vos yeux ce dont il s'agit. C'est trois jours après cette réunion que nous nommerons le député chargé de représenter notre ville à la chambre législative.

—Et sur quel homme, demandai-je à mon électeur, avez-vous déjà porté vos vues?

—Mais, pour ce qui me concerne, j'ai déjà engagé ma voix en faveur d'un candidat qui a rendu les plus signalés services à notre localité. Tenez, ce pont en construction, dont vous pouvez apercevoir d'ici les piles à moitié faites, c'est lui qui l'a fait commencer. Cette eau qui coule si abondamment dans nos rues, c'est encore lui qui nous l'a fait venir de deux lieues au moins, et d'un endroit où jusqu'ici personne n'avait soupçonné l'existence d'une source. Quelques-uns des envieux, que tant de bienfaits ont valus au candidat de mon choix, allèguent pour lui nuire sa qualité d'étranger; car il faut vous dire qu'en récompense et pour prix des nombreuses améliorations que nous lui devons, il a obtenu des lettres de grande naturalisation, et que la date de ces lettres est encore assez fraîche.

—Ah! le candidat de votre choix n'est pas français?