—Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou péruvien, ou quelque chose comme cela. Mais cette circonstance, comme bien vous le pensez, n'est pas un motif d'exclusion pour lui, à mes yeux du moins. On peut n'être pas né en France, et être un très bon citoyen, n'est-ce pas? Lorsque surtout, comme mon candidat, on a fait servir à la gloire de sa patrie adoptive, les ressources d'une immense fortune.

—Il est donc bien riche votre candidat?

—Plus que millionnaire, et ses talens égalent au moins ses richesses. Il a fondé ici, à lui tout seul, un journal qu'il rédige quelquefois, et qui chaque jour dit un bien prodigieux de lui. Vous pensez bien que dans tout cela il y a un peu de partialité de la part du journaliste en faveur du propriétaire de la feuille en question. Mais quelques préventions que l'on puisse avoir contre tout ce qu'avance le journal de M. de Camposlara, on est forcé d'avouer que souvent ses éloges sont mérités, et que presque toujours il frappe juste sur les abus qu'il signale en politique comme en administration. Oh! c'est surtout lorsqu'il se met en train de tancer l'exagération et la mauvaise foi d'un petit journal de l'Opposition que nous laissons végéter dans le pays, qu'il est amusant à lire! car la feuille de M. de Camposlara reçoit, il faut vous le dire, les communications directes et intimes de la préfecture et quelquefois même, dit-on, certains petits articles de M. le préfet, lui-même, le plus mordant et le plus malicieux de tous les préfets du royaume, depuis qu'il y a des préfets en France; et comme vous devez le prévoir, cette faveur excite au plus haut degré la mauvaise humeur de la feuille de l'Opposition. Celle-ci, quand le dépit la pique, tonne aussi de son côté sur les priviléges, les subventions et les faveurs exclusives: M. de Camposlara ordonne alors à son rédacteur de répondre, et le rédacteur riposte de suite et avec de bonne encre encore. Il résulte du choc de ces opinions et de l'ardeur de cette petite guerre, un grand divertissement pour le public. Aussi M. de Camposlara dit plaisamment, avec l'esprit et l'à-propos qui caractérisent toutes ses saillies, que c'est lui qui a amené en France l'usage des combats de journalistes pour tenir lieu des combats de coqs dont s'amusent tant nos chers voisins les Anglais. Pour moi j'avoue que deux coqs se battant et se mordant à beau bec en pleine rue, m'amuseraient beaucoup moins que la polémique acharnée de nos deux journaux.

—Tout ce que vous me rapportez là de ce M. de Camposlara, me donne le plus vif désir de le voir.

—Bientôt vous ferez mieux, car dans quelques minutes vous pourrez l'entendre et jouir du plaisir de le voir s'escrimer au beau milieu de la mêlée de nos électeurs. Lui-même, en provoquant la réunion à laquelle nous allons assister, a offert de réfuter toutes les objections qui pourraient lui être présentées par ses adversaires, car il sait combien l'influence qu'il exerce dans le pays lui a fait d'ennemis. Plusieurs d'entre eux, par exemple, ont poussé l'animosité jusqu'à vouloir insinuer, dans le public, qu'il ne devait la fortune dont il use si libéralement envers nous, qu'aux bontés secrètes d'une dame mystérieuse qui l'a suivi d'outre-mer dans notre ville et qui lui a promis sa main, disent toujours ses ennemis, s'il parvient à se faire nommer député et à acquérir une haute position sociale en France. Cette histoire romanesque, qui n'a pas même le mérite de la vraisemblance la plus grossière, nous a tous rendus furieux contre les calomniateurs d'un aussi beau et d'un aussi noble caractère, et les basses manœuvres des adversaires de l'homme de notre choix, n'ont servi qu'à nous raffermir tous dans les bonnes dispositions que nous avions pour lui. Croiriez-vous bien, par exemple, qu'on a même été, et ce seul fait caractérise assez l'Opposition, jusqu'à prétendre que notre candidat n'avait pas l'âge voulu pour être éligible, et que ce n'a pu être qu'au moyen d'un extrait de naissance simulé et obtenu dans les pays étrangers, que M. de Camposlara a su justifier des quarante ans exigés par la loi, pour entrer à la chambre! comme s'il pouvait tomber sous le sens commun qu'on se fît vieux à plaisir pour tromper la bonne foi des électeurs, et convoiter un mandat législatif au moyen d'une ruse qu'il serait si facile de découvrir tôt ou tard!»

Tout en causant ainsi et en nous dirigeant vers le centre de la ville, nous arrivâmes en face d'une sorte de magasin dont un groupe de gens habillés de noir de la tête aux pieds, semblaient garder les portes. «Tenez, me dit mon consignataire, c'est ici que la réunion a lieu, et si je ne me trompe, les débats pour ou contre sont déjà commencés. Prenez ma carte d'électeur et entrez avec assurance: les commissaires ne vous feront aucune observation, et quant à moi, comme je suis connu de l'un d'eux, je passerai sans carte et au vu seul de ma bonne mine. Tâchez de ne pas vous perdre dans la foule: dans une minute ou deux tout au plus, je vous rejoindrai. Il y a justement affluence d'électeurs et de curieux en ce moment à la porte; profitez de la confusion, entrez et je vous suis.»

Je passai par l'étroite issue du lieu de la réunion comme une lettre à la poste, et sans avoir besoin d'exhiber même ma pseudonyme carte d'électeur.

L'espèce de raout politique qui s'offrit à mes premiers regards dans le magasin de réunion, se trouvait composé de cent cinquante à deux cents individus de tournure et de mise assez différentes. Les uns causaient vivement entre eux; les autres paraissaient écouter attentivement ceux qui parlaient, et tous semblaient être là aussi à l'aise qu'ils l'auraient été dans une halle au blé ou une foire en plein vent. Ce ne fut qu'après avoir pris le temps nécessaire pour démêler un peu un à un tous les objets qui s'étaient présentés d'abord si confusément à mes yeux, qu'il me fut possible de remarquer qu'un homme, monté sur une table, haranguait tant qu'il pouvait toute l'assemblée. Cet homme, dont la voix animée se perdait encore dans le bruit des conversations particulières, réussit bientôt, à force de patience, de force pulmonaire et d'obstination, par attirer sur lui l'attention des auditeurs même les plus distraits, et le silence de l'assistance me permit enfin d'écouter ce que disait l'orateur:

«Messieurs, s'écriait-il, en enflant sa voix et en exagérant ses gestes, des caloumnies que ze tiendrais pour infâmes, si elles n'étaient pas trop absourdes, ont été dirizées contre moi pour altérer, dans vos esprits, la counfiance précieuse que vous m'avez accordée et de laquelle auzourd'hui z'attends la pruve la plus etlatante et la plus hounourable. On a osé me réprocer (car que n'ose-t-on pas quand il faut calomnier), on a osé me réprocer ma qualité d'étranzer alors qu'un ate solennel du gouvernement venait de me déclarer citoyen français en récompense des trop faibles services que z'avais eu le bounheur de rendre à ma belle patrie d'adotion. Des hoummes, qui n'ont eu que le mérite de naître sur le sol de cette France à laquelle ils sont à charze, n'ont pas craint de me faire oun crime d'avoir acquis le titre de bourzoisie au prix de sacrifices qui prouvaient au moins le désir que z'avais d'être coumpté au nombre des citoyens de la cité. Ils ont été, le dirai-ze, zusqu'à contester l'âze dont je ne porte que trop les signes visibles, pour me ravir l'hounneur de représenter la ville qui m'a accordé la plous noble et la plous touçante hospitalité et à laquelle z'ai counsacré une etzistence qu'elle a protézée et que j'aurais voulu loui devoir, s'il avait été au pouvoir de l'homme de se çoisir le liou de son berceau et de se dounner ouno mère…»

Ici le murmure le plus flatteur s'éleva comme un nuage d'encens, du sein de tous les groupes, vers l'orateur qui reprit d'une voix émue et d'un ton plus élevé…