—Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien. Tout ce que je sais, c'est qu'il nous est venu de très loin, et avec une fortune dont il fait le plus honorable usage pour lui et pour nous.
—Tout ce que j'ai vu et tout ce que vous me dites-là me confond, ou du moins m'intrigue au dernier point… J'aurais bien envie de parler à votre monsieur de Camposlara.
—Rien de plus facile, je vous jure, mon cher monsieur. Personne n'est plus accessible à tout le monde, que ce grand personnage. L'hôtel qu'il habite est ouvert, chaque jour, à deux battans, à tous les habitans du pays; et Dieu sait la multitude de réclamations qu'on lui adresse, le nombre de services qu'on lui demande, et la quantité prodigieuse de consultations qu'il donne gratis à tous les solliciteurs, les nécessiteux et les oisifs qui ont besoin ou qui croient avoir besoin de lui et de ses lumières.
—C'est cela: pas plus tard que demain, votre grand personnage recevra ma visite dans son hôtel…
—Pour une consultation?
—Non, pour un éclaircissement que je serais bien aise… C'est une ancienne affaire que je vous conterai plus tard…»
Le lendemain, à neuf heures du matin, je me présentai aux portes de l'hôtel de M. de Camposlara, préoccupé de l'idée que l'orateur éligible que j'avais entendu la veille, pourrait bien n'être autre chose que M. Gustave Létameur, avec lequel j'avais fait la traversée du Hâvre à la Martinique; et à qui, plus tard, j'avais eu le bonheur d'épargner un tour de corde patibulaire à Saint-Thomas. Ce monsieur de Camposlara, me disais-je, m'a bien paru être plus âgé que ne peut l'être encore mon Banian. Il m'a même semblé un peu chauve, plus brun que ne l'a jamais été M. Gustave, et plus maigre, plus cassé surtout que celui-ci; mais les années qui se sont écoulées depuis notre brusque séparation à Saint-Thomas, et le long séjour qu'il a fait au Mexique ou ailleurs, n'ont-ils pas pu le rendre tel que m'a apparu hier M. de Camposlara! Et puis, en supposant que je me sois trompé sur la ressemblance que m'offrait la figure de celui-ci avec la physionomie du Banian, ce son de voix qui m'a d'abord frappé comme si j'avais entendu M. Gustave lui-même, m'aurait-il abusé sur l'identité de ces deux personnages? Non, il est impossible que tant de circonstances réunies aient concouru à me mettre dans l'erreur. C'est le Banian lui-même, que j'ai vu et entendu hier faire une parade électorale à ses futurs commettans. En vain cherchait-il, le malheureux, à donner à sa phrase un tour hispanique, et à son accent une teinte de prononciation portugaise ou castillane, le naturel se trahissait à chaque instant chez lui, dans l'inflexion de certains mots français qui lui sont devenus trop familiers pour qu'il pût, à sa fantaisie, en déguiser la consonance dans sa bouche. Et d'ailleurs, l'arrivée de ce drôle revenant du Mexique, de la Colombie ou du Pérou, pour prendre racine ici sous un nom dont il peut à peine, m'a-t-on dit, justifier la réalité, ne s'accorde-t-elle pas parfaitement avec le séjour qu'il aura dû faire dans l'Amérique méridionale, où je l'avais relégué pour ses péchés et pour éviter la corde? Allons, plus de doute, c'est mon Banian que je viens de retrouver encore une fois, faisant des dupes ou se faisant duper, peut-être, en dissipant l'or qu'il sera parvenu à escroquer au Mexique ou au Pérou. Entrons donc chez M. de Camposlara lui-même, pour éclaircir le fait et acquérir la certitude ou la vanité des soupçons que j'ai formés sur cet illustre et aventureux individu.
Le concierge de l'hôtel m'introduisit auprès d'un laquais qui, en m'annonçant à son maître, me fit entrer dans un vaste salon où je trouvai M. de Camposlara au milieu de trois ou quatre secrétaires et autant de visiteurs.
Le personnage vint à moi d'un air affectueux, et me demanda ce qu'il pouvait y avoir pour mon service.
«Peu de chose, lui dis-je en le regardant de la tête aux pieds. Je viens devant vous pour vous demander tout simplement si vous me reconnaissez?