—Nullement, me fit-il, après m'avoir regardé fort attentivement et sans la moindre émotion apparente. Z'ai vou tant de physiounoumies dans ma vie, et mes souvenirs me sont quelquefois si infidèles, que la mémoire des figoures m'éçappe assez voulountiers. Mais si vous aviez la bounté de me dire voutre nom, put-être qué zé me le rappélérai mieux que votre visaze qui paraît bien pas m'être tout-à-fait inconnou; mais qué cépendant je crois n'avoir zamais rémarqué

J'articulai alors mon nom, et je rappelai à mon homme quelques-unes des circonstances qui auraient pu le mettre sur la voie dans le cas où j'aurais eu l'honneur de parler à M. Gustave Létameur. A toutes mes questions M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable et l'étonnement le plus naïf. «C'est oun altre certainement que vous aurez pris pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance soit bien étranze pour qué l'illousion doure encore en ma présence. Au sourplous zé suis bien facé de n'être pas la personne que vous cercez, si cette personne vous intéresse ou se trouve à même vous être agréable; et si, dans ce dernier cas, z'étais assez houroux pour la remplacer, vous prie, monsieur, disposer votre servitur, comme si c'était elle.»

Après quoi M. de Camposlara me salua profondément pour aller s'occuper de ses affaires auprès de ses secrétaires et de ses amis qui paraissaient sourire malignement de la position un peu singulière dans laquelle venait de me placer ma méprise.

Parbleu, me dis-je en moi-même, en quittant l'hôtel Camposlara et en renfonçant mon chapeau sur ma tête, il faut que cet individu-là soit un bien froid misérable si je ne me suis pas trompé, ou que je sois moi-même un fameux sot si je me suis trompé réellement comme il le prétend… Mais non, c'est lui-même et je ne saurais plus en douter, malgré le ton d'assurance que je n'ai pu lui faire perdre et les efforts qu'il a faits pour me tenir dans l'erreur ou pour prolonger la mystification… Mais aussi, pourquoi l'ai-je abordé avec cette hésitation dont il a su profiter avec tant de calme et d'adresse! Il fallait aller tout nettement à lui et le déconcerter!… Quand je songe cependant à tout cela, le doute peut bien encore m'être permis, car enfin quel motif aurait eu le Banian à me cacher ce qu'il aurait intérêt à m'empêcher de dire, si ç'avait été réellement notre Banian que j'eusse retrouvé ici? En m'avouant tout, il pouvait compter sur ma discrétion et prévenir l'éclat qu'il aurait à redouter en cherchant au contraire à tout nier en face de moi qui, par dépit, me trouverais intéressé à provoquer le scandale aux dépens d'un homme qui aurait voulu se jouer de ma bonne foi… Mais non encore une fois, c'est lui et ce ne peut être que lui: j'ai été berné là comme un sot, faute d'assurance et de tact; mais demain il fera jour, et je suis décidé à prendre ma revanche d'une manière éclatante et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j'ai été joué comme un sot aujourd'hui et que je me sens même humilié du personnage que j'ai rempli auprès de cet aventurier.

Le lendemain, je retournai, avec un nouveau plan d'attaque dans la tête et des projets de vengeance dans le cœur, à l'hôtel Camposlara. Le concierge et les valets m'apprirent que, dans la nuit même, leur maître était parti pour Paris.

Le surlendemain son élection à la chambre des députés fut enlevée à une immense majorité par les électeurs qu'il avait si bien harangués trois jours auparavant.

Un courrier extraordinaire expédié sur ses traces, partit à franc-étrier pour lui apprendre en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle il comptait du reste depuis long-temps.

Allons, me dis-je en apprenant le départ de M. de Camposlara pour Paris et sa nomination à la chambre des députés, c'est à la tribune législative que, de loin et confondu dans la foule des auditeurs obscurs, je reverrai mon Banian, si toutefois encore, comme tout semble me l'annoncer, M. de Camposlara est bien effectivement mon Banian.

Je partis deux ou trois jours après le nouveau député de l'arrondissement de …, pour la capitale.

XXIV