A certaine fête dont la brise du matin balaya les vestiges sur le sol volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces maudites brises du matin dans les colonies et ces diables de raz-de-marée enlèvent tant de prospérités fraîches écloses!

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Double rencontre au café;—conversation;—plan à former.

Le café Lemblin était encore, à l'époque dont je vous parle, le rendez-vous des mécontens et des désappointés, rancuniers qu'avait fait naître sur ses traces et autour d'elle l'exclusive et imprévoyante Restauration. Long-temps avant mon départ de France pour la Martinique, j'avais entendu citer ce lieu de réunion, comme le club public le plus accrédité parmi les libéraux et les officiers à demi-solde, dont regorgeaient alors les allées du Palais-Royal; et pendant le séjour que j'avais fait à Paris, avant mon excursion aux Antilles, pour me composer une petite pacotille assortie, je n'avais eu garde d'oublier de fréquenter le café Lemblin, en ma qualité d'ex-officier de l'ancienne armée et de Napoléoniste congédié sans pension. Chacune des demi-tasses et chacun des petits verres que je prenais dans cette buvette patriotique si justement renommée pour la bonté de ses décoctions de moka et l'excellence de ses liqueurs fines, me semblaient un acte de protestation que je signais en traits de feu, contre le gouvernement établi par la Sainte-Alliance, et contre le trône que l'étranger avait si insolemment planté sur le parquet glissant des Tuileries. Aussi avec quelle mâle et militaire fierté, en entrant dans mon café de prédilection, ne demandais-je pas alors aux garçons en moustaches qui servaient les membres de notre association de consommateurs: Garçon, le Constitutionnel et un verre de Cognac! Garçon, la Minerve et une prune confite! Ah! c'était alors le bon temps du libéralisme pour nous, et l'époque la plus belle de la vente pour le café Lemblin! La vogue est restée peut-être encore au bienheureux café qui retentit si souvent des énergiques imprécations de toutes les notabilités patriotes des deux mondes, contre la tyrannie et le despotisme des rois coalisés… Mais le libéralisme qui fonda la réputation universelle de Lemblin, qu'est-il donc devenu aujourd'hui que tant de vieux libéraux ont déserté à la fois et leur ancien café et leurs anciens principes?

Depuis mon retour à Paris, j'allais chaque après-dînée, par un reste d'habitude et de vénération, savourer ma demi-tasse séditieuse, dans cet établissement, et me mettre au niveau de la politique contemporaine en lisant tous les journaux rédigés dans le sens de mes opinions restées toujours nationales. Un soir que, tout occupé de chercher parmi les petites nouvelles du jour la nomination de M. de Camposlara à la chambre des députés, je ne songeais nullement à rencontrer près de moi une vieille connaissance, je me sentis tomber sur l'épaule droite, la lourde main d'un individu qui, en me faisant tourner soudainement la tête vers lui, s'écria le nez à deux pouces du mien:

«Eh bien! donc, est-ce que nous ne reconnaissons plus les vieux amis, à présent?

—Eh quoi! c'est vous, mon brave capitaine, m'écriai-je à mon tour, en retrouvant devant moi la figure tout épanouie du capitaine Lanclume! Et depuis quand ici et par quel hasard?

—Oh! par un hasard très facile à concevoir, me répondit-il. Vous me voyez à Paris par la raison toute simple que j'ai pris la diligence pour y arriver il y a quinze à seize jours. Il n'y a pas plus de hasard que cela dans toute mon affaire.

—Vous ne sauriez croire, ajoutai-je, le plaisir que j'ai à vous revoir, mon brave capitaine. Mais franchement, si le son de votre voix ne m'avait pas frappé avant que j'eusse vu votre figure, j'aurais eu de la peine à vous remettre au premier coup-d'œil.

—Ah, pardieu! je vous crois bien; c'est que quelques années de plus, voyez-vous, ne rajeunissent pas, à mon âge, une physionomie qui, tous les cinq ou six mois, va se faire bronzer ou rebronzer sous le soleil des tropiques. Depuis que nous ne nous sommes vus, mon toupet, comme vous avez dû vous en apercevoir, s'est furieusement dégarni, et la barbe a un peu grisonné sur cette face que la misère et les contrariétés ont déjà passablement sillonnée de ces rides précoces qu'elles n'épargnent guère aux gens de ma profession. Mais ce n'est pas l'embarras, à présent que je vous observe de plus près, et que j'examine votre coque dans tous ses détails, savez-vous bien que vous n'êtes pas embelli, vous, non plus!

—Eh! je ne le sais que trop aussi! mais que voulez-vous, il faut bien en passer par là, quelque dépit qu'on en ait!