—Non, mais soit dit entre nous, sans compliment, c'est que je vous trouve plus laid encore que de coutume. Mais c'est égal, vous êtes toujours un brave garçon, je pense, et cela me suffit à moi qui n'ai pas la prétention d'être une jolie femme. Tenez, asseyons-nous tous deux à cette table pour causer un peu, et contons-nous réciproquement nos affaires, si nous en avons, et nos peines, et de celles-là on en a toujours… «Garçon, deux verres de grog au rhum, bien chaud, entendez-vous, et sans eau, car je trouve votre rhum assez fort comme ça sans que vous ayez besoin d'y mettre de l'eau pour lui donner du montant.»

J'eus bientôt raconté à mon capitaine les détails principaux de ma vulgaire histoire. Ce fut ensuite à lui à prendre la parole.

«Vous vous rappelez encore sans doute, me dit-il, ce voyage où je vous laissai mourant ou à peu près mort, à la Martinique, pour revenir en France avec mon navire le Toujours-le-même. Eh bien! à mon retour au Hâvre, croiriez-vous bien que, sur la dénonciation clandestine d'un salotin qui se trouvait à mon bord, on me retira ma lettre de capitaine, pour me punir d'avoir arboré le pavillon tricolore à la mer et d'avoir osé rétablir le nom du Grand Napoléon sur l'arrière de mon bâtiment?

—Oui, j'ai su tout cela dans le temps, à la Martinique. Votre affaire fit même assez de bruit dans l'île à cette époque; et je n'avais que trop bien prévu, au reste, ce qui devait vous arriver.

—Enragé de cette dénonciation et brûlant du désir de mettre le grappin sur le traître qui avait pu se souiller d'un acte aussi atroce, je songeai à employer le temps que je me voyais forcé de passer à terre dans l'oisiveté, à découvrir le nom de mon assassin, car c'était m'avoir assassiné moralement que de m'avoir ravi la faculté d'exercer un métier auquel je tenais plus qu'à la vie. Je me rendis à Paris avec l'espoir et le besoin d'obtenir quelque renseignement précieux qui pût me mettre à même de tirer une vengeance éclatante et sûre de mon délateur. Je courus tous les bureaux du ministère: je jetai de l'or dans la gueule de tous les gardiens et dans la patte de tous les bureaucrates qui pouvaient m'être de quelque utilité dans mes démarches; mais toutes les gueules se turent et toutes les pattes se fermèrent sans vouloir me dire ou me livrer le nom de l'infâme que je poursuivais sans savoir qui il pouvait être. Enfin, au bout de deux longues années de recherches, de sollicitations, de cadeaux et d'importunités, je parvins à poser le doigt sur le nom de mon ténébreux mouchard… c'était… vous ne devineriez jamais qui…

—Un des passagers?

—Oh non, c'étaient tous des gens d'honneur, assez drôles, assez ridicules même, mais au fond de braves gens.

—Un de vos matelots peut-être?

—De mes matelots! oh encore moins, et j'en rends grâces au ciel, quoiqu'ils ne valussent pas grand' chose les canailles! Mon délateur était un misérable à qui j'avais donné du pain et quelques taloches; que j'aurais pu assommer parce qu'il avait trompé indignement ma bonne foi et que je m'étais contenté de fustiger avec cent fois plus de douceur qu'il n'en méritait. C'était enfin, puisqu'il faut vous le nommer…

—Le cuisinier Gustave Létameur!