—Justement et vous l'avez deviné! résolu de me venger, à quelque prix que ce pût être, sur ce grand misérable, quelque indigne qu'il fût de ma colère, je demandai la faveur de reprendre ma lettre de capitaine au long cours, et je fis encore jouer les espèces pour recouvrer ce titre de capitaine que mon mérite et mes services m'avaient acquis et que la lâcheté m'avait momentanément ravi. J'espérais, en naviguant dans les lieux qu'habitait encore mon obscur persécuteur, pouvoir le dénicher dans quelque coin éloigné, et le tuer là plus à mon aise que je n'eusse pu le faire en France. Mais inutiles efforts! ce ne fut que deux ans après avoir découvert le nom de mon espion, dans les cartons rouges du ministère, qu'il me fut permis de reprendre la mer et le commandement de mon pauvre navire… Il était alors trop tard: l'infâme avait disparu de tous les lieux qu'il avait souillés tour à tour de sa présence, et j'eus beau, pendant deux ou trois ans encore, le réclamer, comme une satisfaction qui m'était due, à tous les rivages que j'abordais, personne au monde ne put me dire: Il est là, tombe dessus et donne t'en sur sa peau à cœur joie! J'avais bien saisi par-ci par-là quelques indices sur les traces de ce vagabond; mais aucun des renseignemens que j'avais recueillis ainsi, ne me paraissait assez certain pour mettre le nez sur le trou du gîte où se cachait son ignominie. Dégoûté, rebuté de mes vaines et longues poursuites, j'avais remis, ma foi, ma vengeance au chapitre des créances oubliées et des non-valeurs par insolvabilité du débiteur, lorsqu'il y a quelque temps, pendant une relâche que je fis à la Martinique (vous étiez alors absent de l'île pour vos affaires), j'appris que mon délateur, après avoir fait une espèce de fortune à la Côte-Ferme et s'être appliqué un nom supposé, s'était retiré, honoré et considéré, dans une ville de France, où il faisait, disait-on, la pluie et le beau temps… Cette révélation, qui m'avait été faite sous la promesse du secret le plus inviolable, réveilla tout-à-coup mes désirs presque éteints de vengeance et de haine. J'apprends en même temps qu'une négresse que ce sale Banian a rendue mère, habite encore la colonie…
—La négresse Supplicia, n'est-ce pas?
—Oui, sans doute… et d'où savez-vous?…
—Continuez, je vous conterai ensuite ce que j'ai à vous dire à ce sujet…
—J'apprends, comme je vous l'ai déjà dit, que cette négresse habite encore la Martinique avec l'enfant de mon ex-marmiton qui, à force d'intrigues et d'escroqueries, avait réussi, quelques mois auparavant, à se faire passer pendant une semaine ou deux pour le plus riche négociant de l'île… Bon, me dis-je, il faut lui faire avaler le calice jusqu'à la lie la plus épaisse et la plus amère, à présent qu'il se croit tranquille et fortuné dans le pays où il vit inconnu et impuni. Amenons cette négresse en France, avec son petit mulâtre, et allons, avant de le tuer, lui jeter, comme une nouvelle flétrissure, la mère et l'enfant au beau milieu de sa prospérité. Ce qui fut dit fut fait. La négresse était libre: elle s'était rachetée de ses maîtres, et ne demandait pas mieux que de rejoindre son infernal suborneur. Je l'embarque avec moi, comme un corps saint, et je l'amène au Hâvre, pour le plaisir seul de lui faire voir du pays et de me servir d'elle au besoin, pour servir au Banian un plat tout chaud de ma façon.
—Quoi! vous avez donc ramené Supplicia en France?
—Avec son mauricaud qui ressemble trait pour trait à l'infâme auteur de ses malheureux jours; tous deux, depuis un mois, sont logés à mon hôtel, rue du Bouloy, no 20.
—Oh! la singulière chose que tout cela!
—Attendez, ce n'est pas encore tout; je n'en suis qu'à l'exorde de mon discours, ou si vous aimez mieux au premier couplet de ma romance sentimentale. Mon désir le plus vif après ce coup de temps et après tous les frais que j'avais faits pour assurer l'exécution de mon projet, c'était de découvrir le refuge de mon introuvable ennemi. J'arrive à Paris, le rendez-vous, comme vous savez, de tous les renégats enrichis et le refuge inviolable des parias qui ont trahi leur caste. Je cherche nuit et jour et je ne découvre rien. J'allais encore maudire le sort qui depuis si long-temps me faisait consumer ma vie en efforts impuissans et en vaines poursuites, lorsque avant hier, en me promenant clopin clopan le long de l'allée extérieure du boulevard Montmartre, je me sens éclaboussé par une brillante calèche à quatre chevaux. Ce que ma sagacité et mes efforts n'avaient pu me faire découvrir, le hasard et une éclaboussure venaient de me le faire trouver. Furieux, je jette aussitôt mes yeux irrités sur les deux impudens qui se faisaient trimballer aussi insolemment en voiture, et je vous laisse à penser quelle fut ma stupéfaction et en même temps ma joie, quand je reconnus, dans mes deux éclabousseurs, la comtesse de l'Annonciade et mon ex-marmiton, assis fièrement à ses côtés!
—Pas possible!