—Pas possible tant que vous voudrez, mais pourvu que cela soit, la chose, j'espère bien, doit vous suffire et à moi aussi! A cet aspect si soudain et si inattendu, je jette un cri de surprise ou de satisfaction ou, ma foi, un cri de tout ce que vous voudrez; et, par un mouvement machinal ou instinctif, je lève ma canne. Les deux gueux s'éloignent ventre à terre dans leur calèche flamboyante; mais comme ils n'avaient pas de jockey derrière, moi, sans perdre un seul instant, je saute en vrai gabier sur le siége, en me blottissant de mon mieux sous la voûte du brillant et rapide phaëton, et le cocher nous conduit les uns et les autres dans la cour de la mairie du onzième arrondissement. Le couple monte dans la salle de la mairie; je quitte alors mon siége aux yeux des gens de la maison de ville, qui me prennent peut-être pour un des valets du coquin, et pendant que le coupable et sa complice sont à faire leurs affaires là-haut, je me mets à lire, pour me donner l'air d'avoir une contenance à moi, les avis de mariage de l'arrondissement… Depuis cinq ou six jours les deux tendres amans étaient affichés, l'un sous son nom de comte de Camposlara, et l'autre sous le vrai nom de veuve comtesse de l'Annonciade, qu'elle était si indigne de porter, et c'est ce dernier indice qui m'a fait même découvrir le faux nom et le faux titre que se donne depuis long-temps mon escroc, mon vil dénonciateur… Le parti que j'avais à prendre après avoir fait cette belle découverte, fut bientôt arrêté, comme je vous le laisse à penser. Je me décidai à sauter de suite à l'abordage pour mettre obstacle à un mariage si bien assorti, et je me disposais à faire en pleine mairie une scène de ma façon aux futurs conjoints, lorsque j'appris qu'au lieu de revenir, en descendant de l'Hôtel-de-Ville, par la cour, où je les attendais pour les accoster en plein bois, ils s'étaient échappés par la porte de derrière de la maison. Je m'adressai alors au cocher de la voiture qui les avait conduits si bon train eux et moi jusqu'à la mairie. Cet animal m'apprit que sa carriole n'était qu'une remise de louage, et qu'il ne connaissait pas plus que moi-même les individus qu'il avait ainsi trimballés pour leur argent. Désespéré d'avoir manqué si bêtement un aussi beau coup, je rentrai à mon logis, en me promettant bien une autre fois de mieux prendre mes mesures pour traquer ce gibier de potence dans son gîte. Mais à peine avais-je passé deux heures à faire, tout désorienté, le quart dans ma chambre, que le garçon de l'hôtel m'apporta un billet, mais un billet un peu soigné, allez, et auquel je n'ai pu encore comprendre un seul mot. Il était écrit de la main de la comtesse elle-même, qui, ayant été sans doute à la préfecture de police, se sera procuré mon adresse au moyen de mon nom. Mais pour vous donner une idée de la singularité de cette épître, je vais vous mettre l'original sous les yeux: tenez, lisez et dites-moi si, plus heureux que je ne l'ai été jusqu'ici, vous pourrez y concevoir quelque chose.»
Le capitaine tira de sa poche le billet froissé; il était ainsi conçu:
«Vil pirate, si ce n'est pas assez pour vous que de m'avoir fait subir les plus atroces traitemens après votre attentat de Cumana, c'est déjà trop pour moi que d'avoir toléré votre fuite à Saint-Thomas, et je vous préviens que pour peu que vous persistiez à me persécuter de votre indigne présence, je vous dénoncerai à la justice, comme le plus affreux de tous les hommes et le plus inhumain de tous les forbans qui ont souillé les mers. Tremblez de tout ce que vous avez fait, et tremblez surtout de reparaître jamais à mes yeux.
»Ve de l'Annonciade.»
«Que dites-vous, me demanda le capitaine, de ce tendre billet doux et du style énigmatique de cette petite mégère? Pour moi, le diable m'emporte, je crois qu'elle est folle: c'est la conjecture la plus favorable à son honneur, que j'aie pu tirer jusqu'ici de toutes ses actions et du désordre d'idées qui règne dans cette lettre. Et de quoi riez-vous donc ainsi? Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir déjà de si gai dans tout ce que je viens de vous dire!
—Je ris, répondis-je à mon ami, d'une imprudence que me rappelle ce billet, et pour laquelle j'ai à réclamer ici toute votre indulgence. Trop heureux si, comme moi, vous voulez bien prendre la chose aussi gaiement.
—Et de quelle imprudence voulez-vous donc me parler? Voyons un peu, car rien ne me taquine plus que de voir les autres rire sans que je sache pourquoi.»
Je racontai alors à Lanclume ma dernière entrevue avec la comtesse, à Saint-Thomas, et la nécessité où je m'étais trouvé, pour favoriser l'incognito et la fuite du Banian, de le faire passer lui-même pour un des officiers pirates capturés à bord de l'Invisible.
Après m'avoir attentivement écouté en faisant plusieurs fois la grimace, mon auditeur, sur la physionomie duquel se peignait un certain air de mécontentement, me dit:
«Savez-vous bien que ce que vous avez fait là n'était pas une chose trop loyale.
—Mais c'était une chose si invraisemblable que cette substitution de noms! Et puis j'étais tellement pressé par la nécessité!… D'ailleurs quel mal pouvait-il en résulter pour vous qui étiez alors en France, qui ne pouviez plus naviguer, vous dont la bonne réputation plaçait toute la vie à l'abri d'un soupçon si injurieux?