—Oui, mais il n'en est pas moins vrai que vous m'avez toujours fait passer pour un pirate!

—Aux yeux d'une folle tout au plus, que personne n'aurait crue quand bien même elle vous aurait accusé de piraterie en face de toute la terre!

—Vous avez beau dire et beau vouloir me dorer la pilule pour me la faire avaler plus souplement, jamais vous ne me persuaderez que ce n'est pas là une affaire désagréable pour moi… Et quand je pense encore que c'est pour sauver un canaillon de l'espèce de ce gredin de Banian, que vous m'avez fait passer pour un forban, je ne sais qui m'empêche de vous en vouloir toute ma vie!… Si encore ç'avait été pour quelque chose de bon! Mais pour un scélérat de cette sorte, qui s'est fait agent de police pour pouvoir me dénoncer avec plus de lâcheté et d'impunité, voilà ce qui me révolte presque autant contre vous que contre lui.»

Ce ne fut pas sans quelque peine que je parvins à calmer l'irritation du brave capitaine qui aurait fini peut-être par me chercher querelle sans le faible qu'il s'était toujours senti à mon égard, et sans le plaisir qu'il avait eu à trouver en moi les dispositions de vengeance qu'il avait nourries si long-temps contre le Banian. Selon la mauvaise habitude de tous les provinciaux qui arrivent à Paris, nous avions causé tout haut de nos petites affaires dans le café Lemblin. Un vieillard, assis seul à une table voisine de la nôtre, m'avait paru prêter avec curiosité l'oreille à notre conversation. Je remarquai l'attention importune avec laquelle notre auditeur nous avait écoutés jusque-là, et j'engageai mon capitaine à sortir pour nous rendre à son hôtel, et pouvoir, loin des indiscrets, nous entretenir plus à l'aise sur ce que nous pourrions avoir à faire pour empêcher ce qu'il appelait l'alliance monstrueuse de notre folle comtesse avec l'immonde objet de sa passion. Nous quittâmes tous deux le café… Il faisait déjà nuit.

A peine avions-nous fait quelques pas dans les allées obscures du Palais-Royal, que le vieillard qui nous avait observés si attentivement dans le café, s'approcha de nous, en nous saluant jusqu'à terre et en nous disant:

«Vous allez sans doute, messieurs, me trouver très indiscret; mais le motif qui m'inspire fera excuser, j'ose l'espérer, la hardiesse ou l'inconvenance de ma démarche. La conversation que vous venez d'avoir ensemble sur un individu qui, malheureusement, ne m'est pas inconnu, m'autoriserait d'ailleurs à me présenter devant vous, quand bien même je n'aurais pas eu déjà l'avantage de me rencontrer avec monsieur.

—Avec moi! dis-je alors à l'étranger qui venait de me désigner.

—Oui, avec vous, monsieur, à la Martinique, s'il m'en souvient, à certaine fête dont la brise du matin balaya les vestiges sur le sol volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces maudites brises du matin dans les colonies et ces diables de raz-de-marée enlèvent tant de prospérités fraîches écloses!… Prenez-vous du tabac, monsieur? c'est du Macouba tout pur que je me procure en fraude.»

A ces mots sententieux, beaucoup plus qu'à la mine de notre nouvel interlocuteur que la lueur vacillante des réverbères ne me montrait qu'imparfaitement, je reconnus l'homme grand, sec et noir, ce sinistre trouble-fête, que quelques années auparavant j'avais rencontré, errant comme un spectre, au milieu des prestiges du bal de M. Baniani.

«Quoi! c'est encore vous, monsieur, lui dis-je, arrivant tout justement au moment où il est précisément question de ce misérable!