—Les voici: elles pourraient passer, m'ont dit quelques hommes de loi, pour un petit chef-d'œuvre de procédure: un certificat des autorités de Caraccas, attestant que l'individu en question a troqué son vrai nom qui ne pouvait lui jouer qu'un mauvais tour, contre celui de comte de Camposlara, qu'il s'est procuré dans un dictionnaire historique; qu'il a été convaincu d'avoir fait partie d'un équipage de forbans; qu'il a été presque pendu à Saint-Thomas; mais que la corde a manqué par un effet dépendant de sa volonté; une autre pièce certifiant que, dans l'espace de cinq ans, il a fondé trois faillites qui, au besoin, auraient pu passer pour autant de banqueroutes frauduleuses; c'est par conséquent une faillite et deux tiers à peu près par année, si je sais encore calculer; que ce n'est que depuis qu'il s'est retiré pour vivre honorablement en France, que l'on a découvert ses méfaits commerciaux et autres… Plus, diverses pièces attestant qu'après avoir enlevé Mme la comtesse veuve de l'Annonciade à sa famille, et de plein gré de la part de celle-ci, il a abusé de la manière la plus scandaleuse de la fortune de sa victime résignée, pour compromettre la réputation et les propriétés de cette honorable et noble dame. Et en outre, enfin, un arrêt constatant que l'identité de la personne de ce faussaire peut être prouvée au moyen d'une large cicatrice en forme de hallebarde, qu'il porte habituellement sur la partie antérieure droite de la poitrine.

—Bravo! bravissimo, s'écria le capitaine dès que le vieil habitant eut fini. Touchez-là, monsieur, vous m'avez l'air d'un créancier solide, décidé à vous faire rendre justice, les preuves à la main; mais quelle est votre intention et votre plan de campagne concernant le malotru à qui nous allons tous trois donner la chasse?

—Mais, monsieur le capitaine, mon intention en le poursuivant à outrance, est de rentrer, s'il est possible, par la peur d'une esclandre, dans les fonds qu'il m'a escroqués; et mon plan de mettre à exécution cette intention, de la manière la plus favorable et selon la circonstance la meilleure que le hasard pourra m'offrir.

—Quoi, ce n'est que pour rattraper de l'argent que vous vous sentez enflammé d'une aussi sainte ardeur contre lui! Moi, c'est pour rentrer dans mon honneur et le punir du mal qu'il m'a fait, que je me mets à la tête de la croisade que nous allons former contre ce Sarrazin de la plus basse espèce. Mais comme le but que vous vous proposez peut fort bien s'arranger avec le ressentiment qui m'anime, nous allons tâcher de nous entendre pour mener tout cela de front et à une bonne fin. L'hôtel dans lequel je suis descendu n'est qu'à quelques pas d'ici. Faites-moi le plaisir de me suivre, et rendus là nous pourrons, plus commodément qu'en plein air, nous concerter sur les meilleurs moyens à adopter pour empêcher l'infernal mariage qui se prépare de se consommer, et pour épargner à la chambre des députés la honte de recevoir un forban et un escroc dans son sein. Veuillez donc, monsieur, me faire l'amitié de nous accompagner jusqu'à ma demeure.»

Nous suivîmes tous deux mon ami Lanclume.

En arrivant à l'hôtel du capitaine, les premières personnes que je rencontrai dans le salon du rez-de-chaussée, ce fut la négresse Supplicia et son fils: la pauvre fille, en me voyant, manifesta, par de grands éclats de rire, la joie qu'elle éprouvait à me retrouver à Paris.

«Quand je vous disais à la Martinique, maître, que je viendrais un jour en France, vous aviez l'air de ne pas me croire. Eh bien, à présent nous y voilà tous les deux, me dit-elle, et moi bien contente, allez! Petit Gustave, cria-t-elle en appelant son fils, saluez monsieur; c'est votre maître et celui de votre papa, de ce papa à vous, entendez-vous bien, qui est devenu en France un grand monsieur.»

Curieux de savoir quelles étaient les idées que s'était formées Supplicia sur le but de son voyage, je lui demandai ce qu'elle comptait faire à Paris, et elle me répondit avec son ingénuité habituelle, qu'une fois devenue libre à la Martinique, elle avait voulu se rendre en France pour retrouver le père de son fils et jouir du plaisir de remettre cet enfant dans les bras de celui qui lui avait donné l'être. Puis après m'avoir raconté toutes les bontés que le capitaine avait eues pour elle dans la traversée, elle ajouta: «C'est M. Gustave qui va être joyeux et surpris de me revoir, n'est-ce pas? lui qui s'attend si peu à me rencontrer à Paris? C'est demain que le capitaine m'a promis de me conduire avec mon petit enfant, à l'endroit où il demeure, et je crois qu'en attendant ce moment, je ne dormirai pas de la nuit!»

La joie de Supplicia était si naïve et sa confiance si touchante que j'aurais craint, en lui faisant comprendre la vérité, de lui arracher l'heureuse illusion qu'elle semblait goûter avec tant de ravissement.

Le capitaine, le vieux créole et moi, nous allâmes délibérer à huis clos, jusqu'à deux ou trois heures du matin, sur ce qu'il conviendrait de faire le lendemain, pour jeter une interdiction subite sur les projets de mariage du Banian.