C'est dans le chapitre suivant que je retracerai les détails de cette scène que nous avions passé une partie de la nuit à répéter et à mettre convenablement en œuvre.
XXV
Allons-nous-en, gens de la noce,
Allons-nous-en chacun chez nous.
(Page 269.)
Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris;—retraite des deux fiancés;—triomphe du capitaine Lanclume.
Trois ou quatre voitures arrivent à la file et avec fracas dans la cour de la mairie, où Lanclume, le vieux créole, Supplicia, son petit mulâtre et moi nous nous trouvions réunis depuis une bonne heure au moins.
C'étaient les futurs époux et les témoins du mariage, qui venaient d'arriver, si bruyamment, pour se jeter dans le piége que, la veille, nous nous étions occupés à dresser sous leurs pas. Les laquais des trois ou quatre équipages entourent les fiancés; les témoins s'empressent de mettre pied à terre et de rejoindre l'heureux couple dont ils vont sceller l'union, et tout le cortége nuptial se complimentant, se saluant et riant, se dirige vers l'escalier de l'hôtel-de-ville.
Le capitaine Lanclume s'élance alors à notre tête, pour marcher à l'ennemi, le front haut, le jarret droit et la badine à la main. Il aborde fièrement, et en leur barrant le passage, le comte et la comtesse, et il se met à leur crier de ce ton que donne l'usage du commandement et l'habitude d'être obéi:
«Arrêtez, monsieur, et vous, madame! J'ai deux mots à vous dire avant que s'accomplisse le mariage pour lequel vous vous êtes rendus ici.
—Qui êtes-vous? lui demanda alors le comte, en pâlissant et en se mettant devant la comtesse, à l'aspect du capitaine et à la vue de Supplicia et de son fils que je fais avancer, en ce moment, sur le lieu de l'action.
—Qui je suis? répond Lanclume en faisant flamboyer ses yeux dévorans sur les traits décomposés du comte. Ah! tu as encore l'audace de me demander qui je suis! eh bien! tu vas l'apprendre plus que tu ne le voudras peut-être. Je suis celui que tu as eu la lâcheté de dénoncer, toi l'ex-marmiton de mon navire, et pour t'aider à reconnaître, à des indices certains, les personnes qui m'accompagnent, je te dirai que voilà la négresse que tu as subornée et perdue, et le fils malheureux à qui tu as donné le jour; que monsieur est l'homme que tu as volé à la Martinique, et que voilà celui qui, après t'avoir arraché à l'échafaud où tu devais monter comme pirate, à Saint-Thomas, a été payé par toi de la plus noire et de la plus ignoble ingratitude. Eh bien! à présent nous reconnais-tu tous? vil Banian qui renies à la fois ton chef que tu as vendu à la police, le sang nègre auquel tu as mêlé le tien, le créancier que tu as dépouillé de sa fortune, et le bienfaiteur qui semble ne t'avoir soustrait à une mort infamante, que pour te voir chercher à unir ton existence déshonorée à celle de la femme confiante que tu as, toi-même, livrée aux pirates de Cumana…