—Que me veut cet homme? chassez-moi cet homme! s'écria le comte de Camposlara, en interrompant le capitaine. Je ne le connais pas! je ne l'ai jamais vu! Éloignez-le! éloignez-le! et vous, madame la comtesse, venez, venez! n'ayez pas peur: c'est un fou! n'ayez pas peur!»

Les témoins et les laquais qui entourent le comte se précipitent entre lui et le capitaine qui déjà écume de rage de n'avoir pu terminer sa véhémente apostrophe. La comtesse, toute tremblante, hésite à suivre son fiancé qui cherche de toutes ses forces à l'entraîner loin du capitaine. Elle s'arrête troublée, haletante: le capitaine alors arrache des mains du vieux créole les papiers que celui-ci a déjà tirés de sa poche, puis Lanclume, en chiffonnant avec colère ces papiers accusateurs, braille de plus belle:

«Ah je suis un fou, misérable! eh bien! si tu l'oses, tâche de jeter les yeux sans pâlir, sur ces certificats accablans qui prouvent ta honte, ton ignominie et les méfaits dont tu t'es souillé! Diras-tu aussi que le gouverneur de Caraccas est un fou, que les juges qui t'ont flétri étaient en démence; que ces pièces qui attestent ta complicité dans l'acte de piraterie de l'Invisible, sont fausses, ou ont été simulées par la calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si lâchement dénoncé à l'imbécile crédulité d'un ministre ténébreux! Attends, malheureux, que ce fou que tu feins de ne pas reconnaître pour une des victimes de ton infamie, ajoute à tous ses actes de démence, celui de s'oublier jusqu'à t'élever jusqu'à lui, pour tirer ensuite vengeance de ton atroce conduite…»

Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine, la badine levée, se disposait à joindre énergiquement le geste à la menace. Je me jetai sur lui pour l'empêcher de se livrer à toute la violence de sa colère. Les témoins du Banian, qui sans beaucoup d'efforts étaient parvenus à entraîner leur ami loin de la portée des coups que lui destinait le capitaine, criaient tant qu'ils pouvaient: A la garde! à la garde! La comtesse s'était évanouie dans les bras des deux ou trois dames qui l'accompagnaient. La garde du poste vint et intervint, sans trop savoir ce que signifiait encore tout ce tapage. Le maire de l'arrondissement, appelé lui-même dans la cour de l'hôtel par le retentissement du bruit qui, sans doute, avait fini par troubler sa béatitude administrative, arriva aussi, escorté de ses adjoints, de ses commis et de ses garçons de bureau, pour s'informer du sujet d'un tumulte aussi grand et aussi intolérable. Les imprécations du capitaine Lanclume contre le Banian se faisaient entendre seules au sein de cette cohue. «Quand tout le onzième arrondissement serait là, criait-il aux oreilles du maire qui cherchait à l'apaiser, je lui dirais et je lui répéterais que ce misérable est un faussaire, un forban, un dénonciateur, un fripon, et que la chambre des députés se déshonorerait si jamais elle pouvait recevoir un tel reptile dans son sein. Il n'y a qu'une femme comme madame la comtesse qui ait pu vouloir unir sa destinée à celle d'un homme de cette ignoble espèce.»

Le maire, tout en demandant à tout le monde ce dont il s'agissait, continuait à rester interdit. Le chef de la garde du poste demandait de son côté au maire quels étaient les individus qu'il fallait expulser de la cour. Le maire, réduit enfin à l'impossibilité matérielle d'apprendre ce qu'il lui convenait de faire ou d'ordonner, conseilla au chef du poste de renvoyer provisoirement tout le monde. La comtesse revenue à elle-même au bout de quelques minutes de spasme, promena sur la foule qui fatiguait ses yeux en pleurs, des regards de dépit et de douleur, et la voiture dans laquelle elle était venue, l'enleva, avec ses compagnes, à cette scène de douleur et de désordre… Mais le Banian, pâle, défait, muet, restait encore sur le champ de bataille. Un de ses amis, mieux inspiré que les autres, le voyant si humilié et si décontenancé, s'empara de lui, comme d'un objet inanimé, et le jeta en paquet dans une voiture. La voiture part, disparaît au milieu de la confusion générale, et nous qui seuls sommes demeurés en place pour former l'arrière-garde du capitaine, nous ne nous apercevons de l'absence du personnage principal de notre drame en action, que lorsqu'il n'est plus temps de le retenir sur le lieu de l'événement, pour lui faire avouer sa défaite.

Le capitaine Lanclume, celui d'entre nous que cette brusque retraite devait le plus contrarier, se montra cependant d'une résignation parfaite et d'une philosophie charmante, en apprenant la fuite du Banian. «Notre indigne ennemi, nous dit-il, vient de nous abandonner le champ de bataille et la victoire; car voilà bien, si je m'y connais, un mariage tout-à-fait manqué; et quand je pense que c'est à la manière dont j'ai commandé la manœuvre, que nous devons un tel succès, je ne puis que me féliciter de vous avoir si bien menés au feu.» Puis, s'adressant au maire encore tout ébahi, et aux curieux qui composaient l'assistance, il leur raconta, en leur montrant les pièces authentiques qui lui étaient restées dans les mains, l'histoire abrégée du Banian, et les motifs qui nous avaient engagés à mettre opposition à son hymen. Puis, s'adressant à nous après avoir terminé sa narration, il nous dit: «Vous avez tous bien mérité de la patrie dans cette conjoncture difficile, en empêchant, à force de scandale, un mauvais garnement de cette sorte, d'aller, paré d'un faux nom et couvert d'un titre usurpé, se pavaner sur les bancs de la chambre des députés de la nation. De bons et loyaux Français, comme nous, n'auraient pu, sans abdiquer toute espèce de sentiment national, laisser un aussi grand vaurien insulter avec impunité à la dignité législative du pays. Adieu, monsieur le maire; vous pouvez vous vanter d'avoir manqué, grâce à nous, de faire aujourd'hui une fameuse balourdise dans l'exercice de vos honorables fonctions. Je vous salue de tout mon cœur, et nous autres, retournons dans la rue du Bouloy, dîner à mon hôtel, en chantant comme les bonnes gens d'autrefois:

Allons-nous-en, gens de la noce,

Allons-nous-en chacun chez nous.

—Que veut dire, s'il vous plaît, tout cela, maître? me demanda plusieurs fois Supplicia pendant le chemin qu'il nous fallut faire pour regagner le logis. M. Gustave, ajoutait-elle, n'a pas seulement regardé son petit enfant ni moi, et le capitaine paraît s'être mis bien en colère contre lui… Que lui a donc fait ce pauvre M. Gustave?

—Il lui a fait de très vilaines choses, répondais-je à Supplicia pour lui faire comprendre de mon mieux la conduite de son ancien amant. Il a refusé de reconnaître ton enfant pour son fils.