Le lendemain ou le surlendemain de toute cette vilaine affaire, nous apprîmes que M. le comte de Camposlara, député de l'arrondissement de …, avait adressé à la chambre une lettre dans laquelle il priait ses honorables collègues de vouloir bien accepter sa démission, que tous ses collègues s'étaient empressés de lui accorder à l'instant même.
A la séance suivante, on aurait demandé à M. le président, ou à l'un de MM. les secrétaires de la chambre, ce que c'était que M. le comte de Camposlara; et que M. le président et M. le secrétaire auraient été obligés de fouiller dans leurs papiers, pour savoir de qui on aurait voulu leur parler. Il n'y a que les erreurs des plus honnêtes gens dont on garde bonne mémoire en France. L'opinion oublie, du jour au lendemain, les fripons et les intrigans qu'elle a élevés un moment au faîte de la prospérité ou de la faveur. L'opinion publique est en vérité bien indulgente pour ses propres bévues.
Le capitaine partit bientôt pour le Hâvre. Le vieil habitant de la Martinique ne rentra jamais dans sa créance. Supplicia trouva à devenir, avec ses trente mille francs, aide-de-cuisine dans la maison d'une des maîtresses d'un riche père de famille. Son petit mulâtre apprit à se rendre digne d'être un jour le jockey d'un marchand tailleur; moi, je restai à Paris, cherchant à jouir de ma petite fortune, de mon oisiveté et des travaux des autres.
LE DERNIER CHAPITRE.
Fin du Banian et de son histoire.
Ceux de mes lecteurs qui auront suivi, avec quelque curiosité, sur les mers, dans les colonies et au milieu des pirates, les errantes destinées du Banian, me demanderont peut-être ce que devint le misérable héros de la prosaïque épopée que je viens de dérouler sous leurs yeux. Peu de mots me suffiront pour tracer dans la simple narration d'un seul fait, la dernière page de cette mémorable histoire.
Un jour, monsieur le préfet de police me fit, à mon extrême surprise, l'honneur de m'inviter à passer dans son cabinet particulier, pour une affaire qui me concernait. «Monsieur, me dit en me voyant arriver à lui, le grand inquisiteur des opinions politiques de la cité, vous vous êtes permis de tenir contre le gouvernement établi, des propos que je ne pourrais tolérer sans manquer aux devoirs que me prescrivent mes fonctions. Votre imprudence est d'autant plus répréhensible, que c'est dans un lieu public que vous n'avez pas craint de vous exprimer avec la plus impardonnable véhémence sur le compte des augustes personnes pour lesquelles tout bon citoyen doit professer un respect sans bornes…
—Et quelles sont les paroles imprudentes que vous avez à me reprocher? demandai-je aussitôt au préfet de police, sans lui donner le temps d'arrondir plus élégamment sa phrase investigatrice.
—Les voici, monsieur, me répondit Son Excellence, car dans ce temps-là, le préfet de police était encore une Excellence. Et le magistrat, en prononçant solennellement ces mots, me remit un rapport dans lequel je reconnus, malgré l'exagération des faits, les détails d'une conversation que je me rappelai fort bien avoir eue, quelques jours auparavant, avec un de mes amis, au Palais-Royal ou aux Tuileries.
—Eh bien! me demanda l'Excellence, après m'avoir donné le temps de lire cette espèce d'acte d'accusation: qu'avez-vous à dire maintenant pour votre justification?