Acalmie.—Combats.—Amours.—Le capitaine Bon-Bord.—Le matelot Ivon.—Histoire de petit Jacques.—Prise d'un navire anglais.—Son explosion.—Tisozon.—L'ile de Bas.

Après avoir essuyé quelques heures de cape, reçu plusieurs coups de mer, nous éprouvâmes ce qu'on appelle une acalmie, un de ces momens de transition entre la tempête qui expire et le beau temps qui veut revenir. Pendant la violence de la bourrasque, un brick, fuyant vent arrière à mâts et à cordes, au risque de s'engloutir sous chacune des lames qui le poursuivaient, avait passé près de nous, enveloppé dans le nuage de molécules d'eau que l'effort du vent faisait voler comme de la fumée sur les lames blanchissantes; mais la fureur de la tempête nous avait empêchés de tomber sur cette proie qui nous avait échappé dans le désordre des élémens.

Il n'est peut-être pas de position plus pénible à la mer, que celle dans laquelle on se trouve à la suite d'un coup de vent, lorsque le bâtiment, n'étant plus couché par la force de la brise irritée, se voit assailli par de grosses lames qui, se heurtant avec lourdeur, semblent se le disputer comme pour le démolir dans leur choc. Tout se brise, tout craque à bord, et les pièces dont le navire est composé, et les objets d'arrimage qui jouent avec effort. Le gréement fatigue, se détord et se rompt; la mâture reçoit, dans le roulis et le tangage, des secousses horribles qui ébranlent la coque. Le navire, fatigué dans toutes ses parties, devient pour ainsi dire l'objet de la fureur dernière des flots harassés par la tourmente. Il faut qu'une brise s'élève sur le sommet des vagues pour les niveler et rendre à la mer, encore si violemment émue, ce mouvement uniforme qu'a détruit le délire de la tempête.

Un joli frais de Nord-Est ne tarda pas à se faire sentir et à nous permettre de manoeuvrer et de faire de la toile. Rien ne peut peindre peut-être le bonheur que répand au milieu de l'équipage, un beau jour succédant à une nuit de mauvais temps et de fatigues. C'est une des plus douces joies des hommes de mer, que de revoir un ciel serein sortant du sein de la tempête qui fuit en grondant et comme irritée d'avoir manqué sa proie.

Nous nous trouvions près des Açores. Le point du capitaine nous indiquait le voisinage de ce petit archipel. La quantité de goëlands et de mauves qui voltigeaient autour de nous, et les nuages qui paraissaient s'amonceler comme pour aller couvrir au loin la terre, auraient suffi, à défaut d'autres indices plus sûrs, pour nous signaler l'approche des parages où nous voulions établir notre croisière. Nous espérions faire, dans ces latitudes, quelques bonnes rencontres. Nous crûmes bientôt avoir trouvé ce que nous cherchions.

Vers le milieu de la journée qui avait suivi notre coup de vent, les hommes placés en vigie au haut des mâts crièrent, Navire!

—Où? demanda le capitaine.

—Sous le vent à nous! répondirent les vigies.

Ces mots firent succéder le calme le plus profond au tumulte des conversations particulières, qui vont toujours grand train à bord des navires aussi mal tenus que le sont, en général, les corsaires.

Arnaudault mit, sans rien dire, sa longue-vue en bandoulière, et grimpa sur les barres du grand perroquet, pour observer le bâtiment signalé. C'était la première fois, depuis notre sortie, qu'on l'avait vu monter dans les haubans; et, sans trop savoir encore pourquoi, l'équipage pensa que la circonstance était solennelle.