—Doublez la ration et je suis à vous; car tel que vous me voyez, je ne serais pas fâché de trouver mon maître une fois au moins dans ma vie.
—Allons, va pour les quarante gourdes et les quatre balles! Va-t'en, avec ce billet, recevoir tes deux mois d'avances. Le reste viendra ensuite quand tu voudras.
J'appareillai pour le Vieux-Calebar, ayant complété mon équipage avec quelques noirs esclaves que j'avais loués pour aller acheter à la côte d'autres noirs esclaves comme eux. Ce moyen a été employé depuis par plusieurs capitaines, et il n'est pas à dédaigner; car les matelots nègres, sans être d'aussi bons hommes de mer que les blancs, sont, bien moins sujets que ceux-ci à ces maladies qui, sur la côte d'Afrique, enlèvent quelquefois tout un équipage européen dans l'espace de quelques jours.
Rien d'extraordinaire dans ma traversée. Seulement il prit fantaisie à maître Pitre de me tâter, ainsi qu'il m'avait annoncé qu'il le ferait. Un nègre de l'équipage fut envoyé sur la vergue de misaine, pour pousser un boute-hors de bonnette. Comme il amarrait mal l'aiguillette, maître Pitre le maltraita beaucoup. Ennuyé d'entendre ce braillard donner une leçon scientifique à mon matelot maladroit, sur la manière d'amarrer l'aiguillette d'un boute-hors, j'ordonne à Pitre d'aller montrer au nègre ce qu'il ne pouvait réussir à lui faire comprendre en restant sur le pont. Le drôle voltige sur le bout de la vergue de misaine; mais une fois perché là, il se prend à m'injurier. Je sentis qu'il me fallait conserver tout mon sang-froid, en présence de l'équipage, spectateur de la lutte qui allait s'engager entre l'audace connue de maître Pitre et mon énergie. «Mousse, dis-je à l'enfant qui me servait, va me chercher une paire de pistolets, à la tête de ma cabine.»
Je charge tranquillement mes deux pistolets: pendant ce temps, maître Pitre continue à m'apostropher. Quand mes deux coups sont disposés, j'ajuste mon homme comme une poupée au tir, et une balle lui siffle aux oreilles; il secoue la tête: je vise un second coup…. «Arrêtez, s'écrie-t-il alors, je suis blessé.» Et il descend furieux sur moi. J'avais préparé la seconde de mes armes, et je me disposais à étendre cette bête féroce à mes pieds. «Ah! si vous n'aviez pas un pistolet à la main, s'écrie avec rage le forcené, je vous étoufferais comme une caille.»
A ces mots j'envoie mon pistolet par-dessus le bord, et j'attends mon homme sans dire une parole, sans faire même un geste. Le misérable s'arrête, me regarde de la tête aux pieds, et laisse échapper ces seules paroles: «Capitaine, vous m'avez enlevé une oreille, j'amène pour vous pavillon et je demande à être pansé.»
—A être pansé, canaille! Tu te fais chef de révolte, et pour un bout d'oreille tu demandes une emplâtre? Attends!
Maître Pitre voit luire dans ma main un poignard que j'arrache à mon second; il prend la fuite: je le poursuis autour de la chaloupe, et, tout épouvanté, il parvient à se blottir comme un lièvre dans le logement de l'équipage, où je dédaignai d'aller le punir de sa vaine témérité et de son insolence.
Jamais, depuis cette épreuve, je n'eus un matelot plus soumis, plus alerte, ni plus attaché à ma personne. De tigre qu'il était, je le fis chien de chasse.
J'arrivai dans la rivière du Vieux Calebar, sans accident. La réception qu'on me fit à mon entrée me donna l'indice du caractère de Duc-Ephraïm, roi tributaire de cette partie de la côte d'Afrique. Elle fut froide et elle ne répondit nullement à la politesse de mes avances.