—D'où viens-tu, qui es-tu, que veux-tu? me fit demander Ephraïm par un interprète.
—Je viens de la Martinique; je me nomme Léonard, capitaine français, et je viens t'acheter trois cents noirs.
—Je n'aime pas les Français; j'ai déjà entendu parler de toi, et tu auras tes trois cents noirs, si ta cargaison me plaît. Dépose tes marchandises à terre, et file au large avec ton navire, de crainte d'être surpris, comme tu l'as été à Boni, par les Anglais. Au bout d'un mois tu reviendras voir si j'ai été content de ce que tu m'auras laissé.
Les ministres d'Ephraïm me firent signe que je pouvais sortir. On me prévint que l'on me donnerait le temps nécessaire pour débarquer mon chargement.
Je savais que Duc-Ephraïm était aussi loyal qu'il était dur avec les Français. Quelques capitaines espagnols, mouillés dans le fleuve, m'assurèrent que je pouvais sans danger me confier à lui: je n'hésitai pas à lui abandonner mes objets de traite.
Une belle négresse, tatouée sur la figure et parée d'un large collier de grenat, venait souvent se promener près de la tente sous laquelle je faisais placer mes marchandises. J'avais remarqué qu'un vieux noir, qui paraissait exercer sur les autres nègres une certaine autorité, avait plusieurs fois arraché ma jeune curieuse au plaisir qu'elle semblait prendre à me voir au milieu de mes gens. «Capitaine, me dit Pitre, mon maître d'équipage, je connais le pays et ces commères-là. Cette belle brune qui rôde autour de notre tente, en tient pour vous, et c'est au moins une princesse. Mais, je vous en avertis, il faut jouer serré avec ces espèces de chauve-souris sans ailes. Pour peu que le coeur vous en dise, j'arrangerai l'affaire; mais, je vous le répète, veillez au grain.»
Maître Pitre, ayant cru deviner mes intentions, vint m'avertir un soir que je pouvais me placer dans un large manguier qui ombrageait la case de ma facile conquête. J'y montai à l'aide de mon confident, qui, deux pistolets au poing, devait faire sentinelle, à une certaine distance. A onze heures du soir, ma noble amante se glissa, par une lucarne de son premier étage, dans le feuillage épais du manguier. Quel lieu pour un tendre rendez-vous! Sans chercher à me dire un mot, la naïve Fraïda m'accabla des caresses les plus vives et les plus ingénues que j'eusse encore reçues, et je vis bien qu'en fait d'amour, les femmes de la nature étaient au moins aussi avancées que celles de la civilisation. Ces momens d'épanchement muet s'écoulèrent assez vite pour moi, mais fort lentement, à ce qu'il paraît, pour maître Pitre, qui, à chaque instant, toussait pour me manifester l'impatience qu'il éprouvait de jouer si long-temps un rôle aussi passif. À minuit je quittai le manguier, asile fort incommode de mes nouvelles amours.
Le lendemain Fraïda ne se montra pas autour de ma tente. Le vieux noir importun s'en approcha seul. Il me fit une grimace horrible. C'était le prince, époux de ma belle négresse.
Pour calmer ce mari irrité, il me prit envie de lui offrir un collier en or, qui, je le supposais, aurait fini par revenir à Fraïda. Le prince s'empara brusquement de mon collier; puis me montrant le manguier, il me fit comprendre, par une pantomime énergique, que la chaîne dont je venais de lui faire cadeau servirait à pendre Fraïda à l'arbre même où elle avait trahi sa foi. Maître Pitre, témoin de ce dialogue muet, s'écria: «Filons vite au large, capitaine; ces gueux-là nous joueraient un mauvais tour; car ils aiment encore moins que nous à être faits… ce que vous savez bien.»
Le soir, je vis le vieux prince faire abattre avec colère en ma présence, par des nègres, l'arbre témoin du premier rendez-vous de Fraïda; et pour comble de mystification pour moi, ce mari si peu résigné était venu, quelques minutes avant l'exécution du manguier, m'emprunter les haches avec lesquelles il devait abattre le trône fort innocent de mes fugitives voluptés.