Et Pitre leur racontait longuement alors notre aventure au Vienx-Calebar, et la journée où je délivrai la détestable négresse dont il m'avait fait faire la connaissance. Mes officiers et les maîtres écoutaient, avec une sorte de respect, la narration de mon second, et tous semblaient plaindre mon malheur, tout en condamnant cependant la mélancolie à laquelle je m'abandonnais.

C'est dans ma traversée au Gabon que j'eus surtout lieu d'observer l'empire qu'exerce non-seulement l'autorité d'un capitaine sur les volontés de son équipage, mais aussi l'influence de son humeur sur le caractère de tous ceux qui l'entourent. Mes matelots étaient tristes, par cela seulement que j'étais triste, eux que j'aurais vus si joyeux, pour peu que j'eusse pu me laisser aller encore à des mouvemens de gaîté! Mais à bord, c'est sur le visage du chef que chacun règle sa physionomie, non pas par flatterie, mais parce que le capitaine est pour ainsi dire la tête d'un corps qui n'a de pensées et de sensations que par lui seul. Je ne pouvais voir quelquefois sans une sorte d'attendrissement et de reconnaissance, l'intérêt que ma situation inspirait à mes gens. Il y avait jusque dans la rudesse de leurs attentions pour moi, quelque chose de plus que de la soumission. On aurait dit, lorsqu'ils passaient à mes côtés, soit pour manoeuvrer ou pour nettoyer le navire, qu'ils s'attachaient, ne fût-ce qu'en portant la main à leur bonnet ou se rangeant devant moi, à me prouver combien mon état leur inspirait de respect et leur commandait d'égards. On a trop dit que l'espèce des matelots était méchante. Il ne faut que savoir les conduire pour la trouver bonne. Le forban qui reconnaît, dans son supérieur, les qualités qu'il cherche dans celui à qui il doit obéir, n'est pas plus difficile à mener que l'homme que vous employez dans un atelier, ou dont vous vous servez pour brosser vos habits.

A l'entrée de la large rivière du Gabon, je contemplai, avec une émotion que je n'aurais certes pas éprouvée dans une autre situation d'esprit, ces côtes qui rappellent si bien celles du nord de la France. Cet aspect, si riant pour des Français qui ont conservé tous les souvenirs de leur pays, me rafraîchit un moment la vue; mais cette illusion d'un instant s'évanouit encore lorsque des montagnes de sable, produites par les jeux de la brise de l'est, nous apportèrent à bord cette poussière chaude qui vous aveugle et qui rend l'air brûlant des déserts si difficile à respirer.

Je vis au Gabon le roi Possador, le moins barbare des souverains de la Côte. Il me dit qu'il avait envoyé en France un de ses fils, à qui il voulait faire donner une éducation européenne. C'est ce jeune noir que l'on a connu au Havre pendant quelques années[7].

[Note 7: Historique.]

Le roi de ce pays, avec toute l'adresse qu'il avait acquise dans la fréquentation des Portugais, devait aimer la franchise qu'il rencontrait chez les Français: les gens astucieux saisissent, comme une bonne fortune, l'occasion de se lier avec les hommes d'un caractère droit. Possador cherchait à tromper toujours; mais quand on réussissait à lui faire apercevoir qu'on n'était pas sa dupe, il devenait alors assez facile à manier. Jamais cacique africain ne parut avoir une si haute opinion des nègres qu'il vendait aux capitaines. C'étaient des trésors de sagesse et d'intelligence que ses esclaves; et à l'entendre vanter les races du Gabon, on aurait dit un marchand d'orviétan célébrant les vertus admirables de son spécifique universel.

Je m'accoutumai bientôt à Possador, et il parut me savoir gré de la complaisance que je mettais à lui passer un charlatanisme qui ne pouvait plus m'en imposer.

Ua vieux matelot, ancien déserteur, je crois, du brick de guerre français le Huron ou le fanfaron, avait réussi, oublié sur ces rivages, à devenir ministre de Possador. L'existence de cet homme, dont je reçus de grands services, avait un caractère fabuleux, qui aurait suffi sans doute pour jeter un grand intérêt sur une physionomie moins vulgaire que l'était la sienne.

Il me raconta qu'étant resté malade sur la côte d'Afrique, les nègres, après le départ de son navire, le prirent en pitié et ensuite en amitié, une fois qu'ils l'eurent rendu à la vie. Le roi Possador s'intéressa bientôt à Doyau (c'était le nom de ce marin), et celui-ci, à force de dévouement, sut justifier la faveur de son nouveau maître[8].

[Note 8: Historique.]