C'était chose remarquable et fort curieuse que les modifications qu'avait subies l'individualité de ce Français, sous le climat du Gabon et au milieu des noirs. Je crois qu'à force de vivre parmi les habitans de ce pays, il était devenu nègre lui-même, moins la couleur de la peau; et encore la sienne n'était-elle plus blanche. Il se rappelait à peine assez de français pour tenir une conversation un peu suivie avec moi, malgré l'intelligence naturelle dont il était doué; et toujours les manières de singe qu'il avait contractées, revenaient dès qu'il lui prenait fantaisie de se redonner une contenance européenne.
Doyau ne savait pas lire. Sans cet inconvénient, il me confia qu'il aurait pu supplanter son bienfaiteur. Il était parvenu à discipliner cinq à six cents noirs à la française; mais l'armée, dont il était généralissime, n'avait que des gilets d'uniforme à l'anglaise, et n'avait ni pantalons ni souliers. Du reste, jamais je n'ai vu de soldats européens manier un fusil avec autant de dextérité et de magie, pour ainsi dire, que les mauvaises troupes de Doyau.
Ce maréchal de France, éclos sur la côte d'Afrique, me prit en affection, et sa faveur me procura l'avantage de faire ma traite en très peu de temps. Doyau ne se montra pas trop exigeant pour les services qu'il m'avait rendus. Je le payais en égards surtout, et rien ne le flattait plus que de me voir le prendre par dessous le bras, pour nous promener familièrement dans la ville et devant la porte de la case royale. C'était un reflet de considération qu'il venait chercher tous les jours à mes côtés.
Plusieurs fois, encouragé par la confiance que voulait bien m'accorder le premier ministre du Gabon, j'essayai d'obtenir de lui quelques révélations sur ce que les Africains nous cachent le plus, soit par indifférence, soit par politique. Mais nègre avant tout, mon ami Doyau se borna à me faire savoir que, dans l'intérieur de l'Afrique, et non loin des côtes il y avait de grandes villes dont les Européens ne soupçonnent pas même l'existence. C'est surtout avec les chefs de ces cités que les rois du littoral s'entendent pour obtenir les noirs qu'ils vendent ensuite aux négriers, et aux Maures nomades que l'on rencontre partout sur les rivages occidentaux. Mais un fait que jusque-là j'avais toujours mis en doute, me fut confirmé par la simple observation que Doyau me fit faire: «Vous avez vu, me dit-il, les nègres nouveaux tomber malades en arrivant sur la côte, et vous n'avez pas manqué d'attribuer leurs affections subites aux fatigues de leurs longs voyages à travers les déserts; mais les maladies qu'ils éprouvent ont une autre cause: c'est qu'ils viennent de quitter l'air chaud et salubre de l'interieur, pour respirer l'atmosphère humide et pestilentielle de la côte. Il n'y a que les bords de la mer qui soient malsains, dans ce pays aussi redoutable sur ses limites maritimes, pour les naturels que pour les Européens.»
Dès que je voulais pousser mes questions plus avant, le discret ministre coupait court à la conversation en me disant, en des termes que je puis traduire à peu près ainsi: «Qu'il vous suffise de savoir qu'ici celui qui nourrit le plus d'hommes est le plus puissant. Ce qu'on vous laisse voir n'est rien; ce que nous cachons est tout. Notre politique est plus noire encore que notre figure. Il y a moins de dissimulation dans toute l'Europe que dans la tête du plus petit roi de la Côte.»
Je fis ma première traite de quatre cents noirs au Gabon, sans m'être donné beaucoup de peines et sans avoir eu à soutenir avec le roi des contestations désagréables.
Possador, un jour avant mon départ, fit assembler les personnages de sa cour et une partie de son peuple sur le rivage, et, en présence de toute cette négraille, il me dit solennellement en langage portugais un peu barbare:
«Capitaine, que le Grand-Être te conduise et enfle les voiles de ta grande pirogue du bon vent qui souffle au Gabon. Le Mauvais Esprit te poussera peut-être du côté du Congo ou de Loango. Évite, autant que tu le pourras, ces terres maudites! Les Bravos mangent les hommes blancs; fuis les mauvais nègres: ils te rongeraient la tête, capitaine, et boiraient ton sang rosé. Pars, puisqu'il le faut. Cette nuit nous allumerons des feux entre nos cases, pour te rendre favorable le Grand-Être, et éloigner de ta route les Zombis et les génies malfaisans. Adieu, adieu, adieu!»
Possador, après cette paternelle harangue, m'embrassa aux acclamations de toute la peuplade assemblée. Son vieux ministre Doyau laissa couler quelques larmes en se séparant de nous, et je fis voile pour la Havane.
Lorsque des événemens extraordinaire ne viennent pas jeter un vif et puissant intérêt sur la vie des marins, le récit de leurs dangers de tous les jours ne présente rien de bien dramatique. C'est une suite d'obstacles sans cesse surmontés, de dangers courageusement courus, et l'uniformité même de ces circonstances, quelque périlleuses qu'elles soient, n'a rien de moins monotone que l'histoire de la vie la plus paisible et la plus vulgaire. Qu'aurais-je autre chose à raconter à mes lecteurs, en parlant de deux voyages que je fis au Gabon, que ce qu'ils ont déjà lu dans mon journal ou dans d'autres relations! Vendre des nègres à la Havane ou à la Martinique, c'est toujours agir dans le même but et contracter avec les mêmes hommes. Aller les chercher au Gabon, au Calebar, à Cameroon ou à Bénin, n'est-ce pas obtenir de la marchandise avec de l'argent, et la transporter, comme toute autre cargaison, là où la rente doit offrir le plus d'avantages? Mais c'est lorsque de terribles incidens viennent, inattendus, éprouver le courage de l'homme de mer, que sa vie s'agrandit, que le lieu de la scène s'élève; et c'est alors qu'il faut l'offrir, comme un être à part, à la curiosité de ceux qui ne l'ont vu jusque-là que comme un roulier occupé à conduire un navire, au lieu d'une voiture, et à employer habilement les vents, au lieu de fouetter, sur une grande route, un vigoureux attelage.