Mes deux spéculations au Gabon m'enrichirent; mais ce temps passé à la mer, à la Havane et au Brésil, où je débarquai ma dernière cargaison, ne put m'arracher à cette mélancolie profonde, née de mes chagrins ou peut-être de la maladie à laquelle j'avais échappé, malgré moi, à la Martinique. Cependant cette existence presque toute physique que je menais à bord, eût du moins l'avantage de me rendre presque étranger à tout ce qui se passait ailleurs que sur mon navire. Je désappris enfin la terre, et je devins, au milieu de mes matelots et de mes nègres, non le plus endurci des hommes, mais au moins le plus indifférent. Ma vie nouvelle, circonscrite dans des besoins matériels, n'avait laissé subsister dans mon âme que des souvenirs pénibles, et l'avait en quelque sorte fermée aux impressions vives. Je sentais cependant encore un besoin vague, celui de quelques émotions poignantes, ou le désir de mourir soudainement dans un combat acharné. Obéissant presque machinalement à un devoir, que je me rappelais par habitude plutôt que par reconnaissance, j'avais fait parvenir à ma mère et à mon frère une partie de cet argent que j'avais gagné sans avidité. Mais je n'avais plus assez de sensibilité pour jouir du bonheur de m'attendrir en pensant à ma famille. Autant valait enrichir mes parens que d'autres. Les ressorts de la vie intellectuelle avaient été trop cruellement brisés ou froissés chez moi, pour que je passe encore caresser la perspective d'un avenir heureux. J'aurais été volontiers braver un péril certain, par désoeuvrement, par ennui des choses ordinaires. J'ai vu quelquefois des marins maudire leur existence, et se jeter à la mort avec une espèce de joie sardonique. Mais il n'y avait rien de forcené dans le mépris que je faisais de la vie. C'était du dégoût et de l'indifférence: ma manière de végéter ainsi n'était enfin qu'un long et froid suicide.
Pitre, ce renégat, que je m'étais attaché comme un décès mauvais génies qui se soumettent à une puissance plus forte que la leur, paraissait comprendre mon caractère et deviner mes intentions. Il lui fallait aussi, à lui, une fin. Quand je le voyais, avec mon flegme ordinaire, se plonger dans les excès qui, au milieu des négresses que l'on transporte, coûtent la vie à tant de négriers, il avait soin de me répéter, pour prévenir les reproches que j'aurais pu lui faire:—Ne croyez pas, capitaine, que tout cela m'amuse beaucoup. C'est pour tuer le temps, ce que j'en fais, pas autre chose. Mais si je pouvais, sous vos ordres, me faire mitrailler, ou sabrer de la tête aux pieds, dans une bonne peignée avec quelque Anglais, vous verriez un peu comme je tiens à vivre un jour de plus. A la Martinique, quand vous étiez sur le flanc, et que je ne valais guère mieux que vous, je vous disais: C'est de la mer qu'il nous faut à tous les deux, capitaine. A présent, j'ai changé de cap et d'amures, et je vous dis, entre vous et moi: C'est un bon paquet de mitraille qu'il nous faut avaler tous deux, pour nous guérir de notre maladie.
—Oui, je lui répondais, c'est une belle mort que celle que l'on peut trouver en combattant. Mais où se battre, et contre qui?
—Eh! parbleu, contre qui? Mais contre les premiers navires que l'on trouve en mer. Quand on n'a pas d'ennemis, on s'en fait.
—Attaquer quelque pauvre bâtiment marchand, qui ne peut se défendre, et dans quel but? Pour le piller? Mais, est-ce l'argent qui nous manque? J'en regorge. Non, il me faut quelque chose qui me résiste pour que je m'irrite, et des ennemis à qui je puisse vouloir du mal, pour avoir du plaisir à leur en faire.
—Ah! c'est bien vrai ce que vous dites là! Il vous faut du choix, à vous: tous les coups de flibuste ne vous sont pas bons. Mais moi, je ne suis pas si dificile, et mon père commanderait un navire que je ne lui ferais pas plus de grâce qu'au premier venu, parce qu'à la mer il n'y a ni parens ni amis… Ah! ça, dites-moi donc un peu, capitaine, est-ce que vous ne pensez pas à aller réclamer les 80 nègres que ce gueusard de Duc-Ephraïm vous doit encore?
—Il a refusé d'acquitter son billet dans les mains d'un capitaine à qui je l'avais remis et qui le lui a présenté. Cest à moi, dit-il, qu'il veut avoir affaire. Le navire n'appartient qu'à moi maintenant, et j'ai résolu d'aller cette fois au Vieux-Calebar, faire valoir me 3 droits.
—Tant mieux, ma foi. Tel que vous me voyez, je ne crois à rien du tout. Eh bien! cependant, j'ai quelque chose qui me dit que nous nous taperons rudement, si nous allons au Vieux-Calebar. Vous dire d'où me vient cette idée, je n'en sais rien. C'est un pressentiment, comme on dit; mais rien ne m'ôtera cela de la tête. Nous allons donc revoir mons Ephraïm et le prince Boulon, ce vieux chien, à qui je garde une si longue dent… Mais ne parlons plus de cela, parce que… Dans trois jours, capitaine, notre gréement sera repassé, et la voilure mise en état, avec quelques fins coups d'aiguille… Ah! je te reverrai donc encore une bonne gueuse de fois, prince Boulou! Nous allons joliment rire tous les deux.
Nous fîmes voile de Bahia pour le Vieux-Calebar, avec un équipage remis de ses fatigues, un navire réparé et en parfait état.
17.