SECONDE TRAITE
CHEZ ÉPHRAÏM.

Le traître espagnol.—Vengeance.—Un duel à bord.
—Combat.—Fratricide.—Fin.

Je revis, au Vieux-Calebar, Ephraïm plus absolu que je ne l'avais trouvé à mon premier voyage. Les Anglais, que l'on rencontre dans tous les lieux où l'on aborde par mer, lui avaient bâti une magnifique case en bois. Une foule de négriers espagnols étaient mouillés dans le fleuve, attendant des cargaisons en échange des riches marchandises qu'ils avaient confiées à la bonne foi de cet orgueilleux cacique. Partout enfin je n'aperçus que des traces de la puissance et de la prospérité du souverain nègre que j'avais laissé, un an et demi auparavant, fort en peine de réunir trois cents noirs pour me payer mon chargement. La réception d'Ephraïm fut aussi bienvieillante que mon entrée au Vieux-Calebar avait été peu respectueuse. Dans le temps où j'avais ma fortune à faire, en soignant les intérêts de mes armateurs, je sentais la nécessité de ménager le nègre puissant dont pouvait dépendre le succès de ma spéculation. Mais affranchi de toute responsabilité, et n'ayant à rendre compte de mes actions à personne; je voulus me laisser aller à l'impulsion de mon caractère, au risque même d'exposer une existence dont je me souciais au reste si peu.

Le roi, en me voyant, me dit: Ton ami Pepel a voulu continuer à m'imposer le tribut que je lui payais auparavant. Pour toute réponse je lui ai envoyé un cercueil. Il m'a fait dire qu'il acceptait mon cadeau, et que bientôt il s'en servirait pour y placer le cadavre d'un rebelle. Nous nous sommes battus, et j'ai cessé d'être tributaire de ton mauvais roi de Boni.[9]

[Note 9: Historique.]

—Peu m'importent tes différends avec le roi que tu appelles mon ami, et que je ne connais que pour avoir échangé avec lui une cargaison qu'il m'a payée loyalement. Ce que je viens te demander, c'est l'accomplissement d'un de tes engagemens. Tu me dois quatre-vingts noirs.

—Tu les auras dès que ta cargaison sera à terre.

—Je ne la débarquerai que lorsque tu auras satisfait à ma juste réclamation.

—Et si j'exigeais, pour remplir mes engagemens, la soumission et la confiance que ne me refuse aucun des capitaines qui abordent ici?