—J'irais alors à Boni trouver Pepel, je lui dirais: Éphraïm a manqué à sa parole; et, avant quatre mois, Pepel aurait à sa disposition ces pièces de campagne que tu as vainement demandées à des capitaines négriers, et que moi, je peux me procurer pour rendre puissant le roi qui me traitera le mieux.

—Tu mériterais bien que je te fisse repentir de l'imprudence de tes menaces, en te laissant exécuter un projet aussi fou. Mais je suis trop puissant pour avoir besoin de te punir de ta témérité; et pour te prouver combien peu je m'effraie de tes bravades, tu ne seras pas plus inquiété ici que les autres capitaines, dont je n'ai reçu que des marques de respect et de docilité.

Je ne voulus débarquer rien à terre. Un chef maure, aux formes majestueuses, au regard sévère, au teint cuivré, vint visiter ma cargaison à bord: il me proposa d'échanger plusieurs objets qui lui convenaient, contre un certain nombre de noirs dont il pouvait, disait-il, disposer en ma faveur. Sans savoir quels rapports existaient entre lui et Éphraïm, je consentis à ce marché. Mafouli, qui me prouva bientôt l'influence qu'il avait sur le roi nègre, me prévint que des négriers espagnols, mouillés à côté de moi, avaient formé le projet d'enlever mon bâtiment pendant la nuit. Cet avis bienveillant m'engagea à me tenir sur mes gardes. Je fis faire à la hâte des filets d'abordage, et, toutes les nuits, mon équipage veilla en armes sur le pont auprès de mes caronades bien chargées. Pour plus de sûreté encore, j'acceptai l'offre que me fit le chef maure, de m'envoyer chaque soir sept à huit de ses Arabes pour m'aider à repousser les Espagnols qui se mettraient en tête de m'attaquer. Aucun d'eux n'osa tenter l'abordage contre mon navire, si bien disposé à les recevoir. Les relations que j'entretins par suite de cette circonstance avec Mafouli, me servirent à composer près de la moitié de ma traite; car il me donna cent cinquante noirs pour une partie de mon chargement. Jamais je n'ai pu savoir par quels motifs le Maure exerçait au Vieux-Calebar, du consentement d'Éphraïm, un empire presque égal à celui du roi.

Éphraïm voulut aussi avoir le reste de mon chargement. Il envoyait à mon bord, comme son chargé de pouvoirs, le vieux Bonlou, ce prince, l'ancien mari de Fraïda. L'émissaire du roi s'était lié avec le capitaine espagnol Raphaël, espèce de pirate qui, ne pouvant réussir à compléter sa traite, s'était mis à la tête du complot qui avait pour but d'enlever mon navire. Je voyais avec répugnance Boulou, qui, de son côté, ne manquait aucune occasion de me témoigner sa haine. Un jour où il m'avait irrité, je lui dis que, s'il continuait, je l'achèterais comme un esclave à Éphraïm, fut-ce au prix le plus haut, pour avoir le droit de le faire manger ensuite par mes chiens. Boulou trembla d'abord; mais, revenu de son premier moment d'effroi, il se montra indigné de ma menace, et, déchirant la chemise qu'il portait pour tout vêtement, il m'en jeta les lambeaux, en signe de malédiction. Je ne fis alors que trop peu de cas, peut-être, de ces menaces de vengeance.

Quand les deux cents et quelques noirs qu'Éphraïm devait me donner pour acquitter son billet et pour payer la partie de la cargaison qu'il avait prise furent prêts, je les fis garder à terre, dans les parcs, par quelques hommes, en attendant que mon eau et mes vivres fussent faits.

Un soir, où pendant un violent orage je me promenais sur le pont au milieu d'une obscurité profonde, je vis dériver près de mon navire, à la lueur des éclairs, un brick qui d'abord me parut être celui de Raphaël; mais, sachant que ce bâtiment n'avait encore que la moitié de sa traite à bord, je supposai que la force seule des rafales l'avait fait chasser sur ses ancres. L'arrivée d'une grande pirogue, qui me ramenait à demi morts les hommes que j'avais préposés à la garde de mes nègres à terre, me tira bientôt d'erreur: et quelle fut ma surprise, lorsque, dans cette pirogue, je reconnus Duc-Éphraïm lui-même!—Quel événement as-tu à m'annoncer? lui demandai-je avec anxiété.

—Tu vas le savoir, me dit-il. L'indigne Boulou a empoisonné, dans un breuvage, les matelots qui gardaient tes esclaves, et il a livré tes nègres à Raphaël, avec qui il vient de partir.

—Quoi! ce brick que je viens de voir dériver est celui de Raphaël?

—Oui, le vois-tu encore, là, là-bas, du côté d'où partent les éclairs?…

—En haut tout le monde! m'écriai-je; Pitre, fais filer notre câble par le bout, et appareillons, pour tâcher de rejoindre ce lâche forban, et le clouer au pied de notre grand-mât, comme un assassin à un gibet.