—Tu as raison, capitaine, dit Éphraïm: il mérité la mort d'un grand voleur. Rejoins-le, et apprends-moi que tu l'as puni. Sache bien que si le Grand-Être ne te donne pas les moyens de te venger de ce brigand, je te dédommagerai de ce qu'il t'aura fait perdre. Voilà mon grigri, cache-le sur ta poitrine, il te portera bonheur et il t'aidera à tuer Boulou. Adieu, va vite: adieu. Mon Tamarabout va te bénir. Adieu.

Éphraïm, qui, je dois le dire, se montrait indigné de la lâcheté de Raphaël et de la trahison de Boulou, ne s'éloigne que quand il me voit appareillé; il m'indique encore, monté sur l'avant de sa pirogue, l'endroit où, à la lueur des éclairs, il croit voir le brick de Raphaël. Je fuis sous mes basses voiles avec les rafales qui soufflent, au bruit du tonnerre et avec le sifflement de la pluie: tout mon équipage frémit de rage et jure de se venger dans le sang du misérable que nous poursuivons sous le fracas de la foudre. A la clarté éblouissante des coups de tonnerre, tous les yeux cherchent le brick devant nous, et chacun croit l'apercevoir courant toutes voiles dehors, à une petite distance. Nous naviguons sans pilote, avec un sillage d'enfer, entre des côtes que nous apercevons à peine, et des bancs de sable où la mer bouillonne. Mais qu'importe le danger! C'est notre soif de vengeance qu'il faut que nous étanchions. Entre les raffales qui nous poussent, nous éprouvons des momens de calme plat et lourd; c'est alors que les imprécations redoublent contre Raphaël, contre la brise, contre le ciel…. Avant le jour, il nous sera impossible de joindre le brick près duquel nous sommes exposés à passer sans le voir…. Le jour arrive pâle et douteux, et le premier j'ai le bonheur de distinguer sur l'avant, à près de trois lieues, le navire de l'infâme, du lâche Raphaël….. L'espoir brille tout à coup sur les figures expressives et dans les yeux hagards de mes matelots…. Tous aiguisent sur une meule que tourne Pitre, les poignards avec la pointe desquels ils brûlent de venger leurs camarades empoisonnés par l'exécrable Boulou.

—Oui, nous te gagnerons, mauvais rafleur de nègres, répète Pitre en montrant le brick du bout de son sabre! Mais, capitaine, voulez-vous, pour rendre nos voiles plus étanches avec la brise qui les a séchées, que je fasse monter sur les vergues des seilles d'eau avec lesquelles nos hommes arroseront la toile?

—Fais ce que tu voudras; et ensuite, comme notre brick-goëlette demande à être un peu sur l'arrière, et que nous n'avons pu le mettre en tonture avant ce départ précipité, fais passer une partie des noirs dans la chambre.

On arrose les voiles, l'eau de mer ruisselle de dessus les vergues, sur les fonds et le long des ralingues; on plombe l'arrière avec du lest volant. La Rosalie coule alors avec plus de rapidité sur une belle mer et avec la brise qui s'arrondit. Mais Le brick de Raphaël ne grossit pas encore à notre vue. Il est couvert de toile comme nous; comme nous aussi il gouverne avec précision, et de manière à ne pas faire un seul lanc. Les grains arrivent, les rafales soufflent; mais aucun de nous n'amène. Chavire plutôt la Rosalie que de ralentir la chasse que nous donnons à ce méprisable forban! Ah! si sa mâture, moins haubanté que la nôtre, pouvait casser dans un grain!… Mais non, le grain arrive, et il n'amène pas un pouce de toile, et rien ne tombe à son bord…. Abominable temps! Sort infâme qui favorise le plus lâche des hommes!

Le calme arrive avec le milieu du jour: la rage redouble parmi nous. Borde les avirons de galère et fais monter des nègres pour aider l'équipage à nager. Oui, me répond Pitre: Allons, garçons, hallons dur et ensemble sur ces avirons: la vie du gredin de Raphaël est au bout de ces rames-là.

Raphaël fait aussi border des avirons à bord de son brick; mais avec la faible brise qui semble s'éteindre sur la chute des ralingues de nos voiles, nous croyons remarquer que nous avons gagné le brick, plus que nous ne l'avons fait avec les rafales. Courage, enfans, nous le gagnons; courage! il n'est plus qu'à quatre ou cinq portées de canon de nous!

Et tous mes matelots d'entonner de joyeuses chansons pour faire tomber les avirons en cadence; et puis des cris de fureur viennent interrompre de temps à autre les chants qui retentissent déjà peut-être aux oreilles de Raphaël.

Tout-à-coup une petite risée frémit; nos avirons labourent la mer, qui glisse le long du bord. Rentre vite les avirons: attention à gouverner! le brick ennemi cule. Une saute de vent l'a fait masquer. A nous le forban! à nous le voleur de nègres, hurlent tous mes gens. A l'abordage, capitaine, à l'abordage, et pas de pardon à ce chien d'Espagnol!

Raphaël veut en vain reprendre sa route après avoir masqué dans la saute de vent. Il est troublé, car il ne gouverne plus qu'en faisant des embardées tribord et babord. Moi, plus tranquille et plus favorisé cette fois par la régularité de la brise, je ne perds pas une ligne de chemin. A mesure que je l'approche, il gouverne plus mal. Rendu à portée de canon, je lui vois hisser un pavillon espagnol qu'il amène avant que je ne lui aie même envoyé un seul coup de caronade. Voudrait-il se rendre sans combattre? Nous allons voir. Mais, en attendant, hissons un pavillon noir, et que l'infâme tremble en voyant monter cette couleur sinistre au haut de notre mât de misaine.