— Ces souliers ?… C’est M. Mathias qui m’en a fait cadeau pour lui avoir raccommodé son gilet d’uniforme.
— Quelle générosité ! Un gilet qui ne vaut pas la paire de souliers qu’il a donnée pour le raccommodage ! Au surplus M. Mathias nous fournira lui-même à ce sujet, les éclaircissemens nécessaires. Mais en attendant et avant que les désordres nouveaux, que je redoute pour vous, n’aient tout-à-fait compromis la responsabilité que j’ai acceptée, je vais consulter ces messieurs sur les mesures que la prudence nous conseillera de prendre à votre égard. Et puisqu’aujourd’hui nous en sommes venus au chapitre des informations, vous trouverez bon que je révèle à nos amis les petites irrégularités que j’ai particulièrement à vous reprocher. Je n’avancerai rien sans preuves, et les preuves contre votre légèreté et votre coquetterie ne me manqueront pas. Je les ai réunies là, dans ce cabinet dont voici la clef. Vous devez m’entendre, et nous allons voir.
Jusque-là Juliette, qui m’avait paru conserver toute la présence d’esprit nécessaire pour répondre sans trop d’embarras aux vives interpellations de Lapérelle, ne put dissimuler, aux mots de cabinet et de clef, le trouble que la menace de notre président venait de lui causer. Elle se mit à pleurer à chaudes larmes et à solliciter avec les plus vives instances le pardon de sa faute, sans que je pusse deviner le motif de son affliction subite, ni la faute qu’elle semblait se reprocher avec tant d’amertume. Fatigué du rôle passif que je venais de jouer dans cette petite scène de famille, ou plutôt ému de pitié par les sanglots de notre intéressante ménagère, j’allais prendre la parole pour essayer de tempérer la colère de notre mentor, et peut-être même me permettre quelques remontrances sur sa vivacité, lorsque le bruit de quelques personnes qui montaient les escaliers quatre à quatre, vint faire diversion à tout cela, et m’épargner sans doute des frais inutiles d’éloquence. C’étaient nos amis qui arrivaient.
— Tiens, c’est notre grave président ! s’écria Mathias en ouvrant brusquement la porte. Qu’as-tu donc aujourd’hui, l’ami ?
— J’ai… j’ai de l’humeur !
— Et de l’humeur à propos de quoi, s’il vous plaît ? Est-ce qu’il serait par hasard permis d’en avoir, à toi surtout, le plus impassible des mauvais sujets qui composent le noble corps des aspirans de marine !
— Impassible, oui pour certaines choses. Mais il est des circonstances où, malgré toute la longanimité possible, on perd patience et on éclate.
— Éclate, mon ami, éclate ! Et surtout explique-toi clairement, car je n’ai pas l’honneur de te comprendre. Voyons quelles sont les circonstances dont tu veux parler ?
— Vous allez bientôt le savoir ; et je suis flatté que vous soyez arrivés pour entendre ce que depuis long-temps mon devoir me prescrivait de vous révéler.
— Oh ! dites donc, les amis ! Voyez le ton solennel et pénétré que prend notre président ! Que peut-il donc avoir à nous apprendre ?… Ah ! je commence à m’en douter à présent !… Juliette toute en pleurs ;… Édouard, à peu près interdit et Lapérelle presque indigné… C’est une scène de ménage. Tant mieux, nous allons rire encore une bonne fois dans notre vie !