— Ma place auprès d’elle ! s’en charge qui voudra, ma foi. Je serais bien bon, au bout du compte, d’aspirer à plaire à une petite fille pour qui je ne puis plus conserver aucune espèce d’estime.

— Oh ! monsieur Lapérelle, s’écria Juliette, que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi ?

— Ce que vous m’avez fait, mademoiselle ? Vous avez voulu porter chapeau et vous donner des airs qui ne me convenaient pas. Vous avez voulu, en un mot, faire la grande dame, lorsque j’attachais le plus grand prix à vous voir toujours rester ce que vous êtes, une petite grisette, une fille du commun et rien de plus. Mais au surplus comme il n’est nullement indispensable que je vous explique pourquoi j’ai ou je n’ai pas de considération pour vous, et qu’il me suffit de penser ce que je dois penser sur votre compte, je vous abandonne à votre malheureux sort et je cesse dès aujourd’hui, pour toujours, de me mêler de ce qui concerne notre société.

— Plus de président, tant mieux et tant pis. Nous vivrons tous alors sur le pied d’une parfaite égalité. Gloire à la république une et indivisible !

— Dites plutôt à l’anarchie et au désordre ! reprit Lapérelle tout irrité, et il s’en alla pour ne revenir au logis que lorsque sa colère se trouva un peu calmée.

II.
SOUPÇONS, CONFIDENCE, SATISFACTION[1].

[1] Voir la [note première], à la fin de l’ouvrage.

Peu de jours après l’abdication de notre président, je devins, de compagnie avec mon ami Mathias, un des favoris de Juliette, aux termes du réglement qui, comme je vous l’ai déjà dit, lui permettait d’avoir deux amans à la fois, mais rien que deux. Le choix de notre ménagère en ma faveur avait été déterminé surtout par l’espoir des services que j’avais promis de lui rendre, en consacrant une partie de mes loisirs à diriger le goût naturel qu’elle paraissait avoir pour la lecture.

Comme la pauvre fille avait déjà cherché à épeler les premières pages des Aventures du chevalier de Faublas, je jugeai à propos de lui laisser continuer un ouvrage pour lequel elle avait montré un penchant que lui avait reproché selon moi avec trop de vivacité notre camarade Lapérelle. En quelques semaines les progrès de mon élève surpassèrent toutes mes espérances, et excitèrent l’admiration de mes collègues. Bientôt même, grâce aux commentaires dont j’enrichissais le texte de notre auteur dans chacune de mes leçons, la petite se trouva d’une force supérieure sur plusieurs chapitres de ce livre d’éducation. Pour peu qu’il prît envie à l’un de nous de l’interroger sur quelques passages du roman qu’elle étudiait sous ma direction, elle répondait toujours de manière à mériter des éloges dont j’avais aussi ma part. On aurait dit, en l’écoutant parler des principaux personnages, dont elle lisait et relisait l’histoire, qu’elle eût passé toute sa vie avec le marquis de Rosambert, madame de Lignolles et la marquise de B***. C’était, au dire de mes collègues, une éducation qui ne pouvait manquer de me faire un jour le plus grand honneur.

Un tel succès, en flattant mon amour de professeur, encouragea aussi mon zèle. Je fis passer mon écolière à l’écriture.