Les premiers exemples que je lui donnai à copier retracèrent à ses yeux des maximes assez mondaines, et si la morale n’eut pas toujours à se féliciter du choix des préceptes que je cherchais à graver dans sa jeune mémoire, la philosophie épicurienne eut au moins quelquefois à s’applaudir des efforts que je faisais pour inculquer à mon élève les principes qui réglaient déjà notre conduite.

Quand mon Héloïse se trouva assez exercée dans l’art de former correctement ses lettres, je crus prudemment que, pour son utilité personnelle, je ne ferais pas mal de lui apprendre à écrire, sous ma dictée, quelques petits billets d’amour. Ce genre d’exercice épistolaire parut lui plaire beaucoup, et en très-peu de temps elle réussit à tracer, imparfaitement il est vrai, mais en gros caractères fort lisibles pourtant, des réponses fictives aux épîtres que, pour lui faire la main et le style, nous lui adressions par pure plaisanterie.

Un jour je surpris mon écolière, seule dans notre appartement, écrivant avec mystère une lettre qu’à coup sûr personne, pour cette fois, ne lui avait dictée. Arrivé derrière elle à pas de loup et sans en avoir été aperçu, je jouissais déjà, en professeur confiant, des progrès et de l’application de mon élève… Mais en suivant avec des yeux ravis le mouvement gracieux de la plume de mon apprentie, je crus remarquer qu’elle avait tracé sur le haut de la feuille un titre qui n’était ni le mien ni celui de mes collègues. Il y avait très-distinctement : Monsieur le Major-général… Avec plus de sang-froid et moins de maladresse, j’aurais laissé la main furtive de notre gouvernante me révéler le secret que je me croyais intéressé à connaître. Mais, par une de ces sottes impulsions de curiosité dont on ne calcule que trop tard les conséquences, je me précipitai sur la lettre à peine commencée… Juliette jette un cri d’effroi en se retournant vers moi pour m’arracher son épître. Il n’était plus temps pour elle : j’avais tout lu, et mon front sévère dut lui dire assez les soupçons qui m’agitaient… Elle tomba presque à mes pieds en me demandant pardon de m’avoir caché un secret qu’elle aurait dû peut-être, disait-elle, me confier depuis long-temps.

— Quel motif, lui demandai-je, a pu vous porter à adresser ce billet au major-général de la marine ?

— Vous ne me tutoyez plus, M. Édouard, vous êtes donc bien fâché contre moi ?

— Voyons, mademoiselle, il ne s’agit pas de faire ici du sentiment : il faut répondre catégoriquement à la question que je vous fais. Pourquoi écrivez-vous au major-général, et quel rapport peut-il exister entre vous et lui ?

— Je vous dirai tout, monsieur, mais je vous en supplie, ne m’appelez plus mademoiselle, cela me fait trop de mal.

— Mais, encore une fois, expliquez-moi à l’instant même la cause qui a pu vous porter à écrire une lettre à l’un de nos chefs. Parlez et parlez de suite, je l’exige. Vous ne sauriez mieux faire dans votre intérêt, car si vous continuiez à prendre des détours, je pourrais commencer à supposer…

— Eh mon Dieu ! que pourriez-vous supposer ?

— Tout !