— Et quelle était donc ta famille ?
— « Mon père était pêcheur… Un jour qu’il faisait bien mauvais temps, et où il était allé à la mer, on n’entendit plus parler de lui ni de son bateau. Plusieurs barques s’étaient perdues dans le coup de vent, et tout le monde crut que mon père s’était noyé, comme les autres pêcheurs qui n’étaient pas rentrés.
» Ma mère était restée avec moi et un autre enfant en bas-âge. Nous étions bien pauvres : le peu d’argent que mon père gagnait à la pêche nous avait fait vivre jusque-là ; mais, après notre malheur, ma mère, malgré tout le mal qu’elle se donnait, avait bien de la peine à nous avoir un peu de pain et à nous élever…
» Au bout d’une année, cependant, on remarqua dans l’île que nous commencions à n’être plus aussi misérables qu’auparavant. Ma mère quitta la petite cabane où nous demeurions sur le bord de la mer, pour aller dans une maison d’un fort loyer ; et alors les autres femmes de pêcheurs commencèrent à se dire entre elles : Comment vit Marie-Françoise ? Elle ne fait plus rien, elle qui était si pauvre il n’y a qu’un an, et voilà ses petits enfans qui sont plus cossus que les nôtres, nous pourtant qui avons des maris qui travaillent ! Oh ! il y a quelque chose là-dessous ; et il n’est pas possible que ce soit une honnête femme !
» D’autres croyaient que ma mère avait trouvé un trésor qu’elle n’avait pas déclaré à la justice. Plusieurs fois on était venu faire des visites chez nous ; mais, malgré la méchanceté du monde, jamais on n’avait pu rien découvrir contre maman.
» Le malheur voulut qu’au bout d’un certain temps elle devînt enceinte, elle qui n’avait plus de mari ! Oh ! alors, il n’y eut plus moyen de retenir la médisance… On entendait conter partout que c’était un homme bien riche qui vivait avec Marie-Françoise et qui lui donnait beaucoup d’argent pour payer sa maison et pour nous élever comme nous l’étions mon frère et moi. Quand nous passions devant les maisons du village, les autres petits enfans nous criaient que notre mère était une mauvaise femme et qu’elle serait damnée ; la nuit, tous les voisins veillaient près de notre porte, pour voir entrer, à ce qu’ils disaient, le monsieur qui venait soi-disant chez nous et qui faisait le déshonneur de l’île. C’est pour le coup que ma mère pleurait ! Je me rappelle encore, comme si j’y étais, qu’un soir où les forts tiraient de grands coups de canon sur des embarcations anglaises qui avaient voulu débarquer à Ouessant, maman passa toute la nuit à prier le bon Dieu, et qu’elle nous fit mettre à genoux à côté d’elle pour réciter aussi nos prières. Quand les embarcations anglaises se trouvèrent hors de portée de canon et qu’on eut fini de tirer dessus, elle promit même de brûler pendant un mois un cierge aux pieds de la sainte vierge Marie. Je me souviens de son vœu comme si c’était hier…
» Une autre année se passa, et Marie-Françoise mit un second enfant au monde. »
— Quelle mystérieuse fécondité ! Et quel était définitivement le père de cette nombreuse et inconcevable lignée ?
— « Laissez-moi finir ; vous le saurez tout à l’heure. Tout Ouessant jeta les hauts cris, mais elle ne voulut pas quitter le pays, où pourtant elle était si à plaindre : elle disait qu’elle aurait mieux aimé mourir. Pour cette fois, il ne nous fut plus possible de sortir de chez nous, et le chagrin de ma mère la mit bientôt à deux doigts de la mort.
» Vous savez bien qu’il y a environ dix-huit mois que, pendant trois jours, il y eut sur la côte une tempête comme on n’en avait jamais vu encore. Plusieurs vaisseaux anglais qui croisaient devant l’île, ne pouvant soutenir la force du vent de la mer, furent jetés au plein et tout le monde périt. Une frégate vint s’échouer, toute démâtée, sur les récifs d’Ouessant et tout près de notre maison. Une partie de l’équipage se noya, et la lame était si grosse qu’on ne put pas porter secours aux pauvres malheureux qui criaient : Sauvez-nous ! Sauvez-nous ! Quelques marins pourtant eurent le bonheur d’être poussés sur le sable, et, tout blessés par la pointe des rochers, ils coururent dans le village demander un peu de feu et de pain. Il y avait trois jours qu’ils n’avaient ni dormi ni mangé. Les officiers et les soldats des forts les laissèrent d’abord libres ; mais le lendemain on les fit prisonniers, pour les mener à Brest quand le temps serait apaisé.