» Dans la nuit où la frégate anglaise était venue à la côte, j’avais vu un homme tout mouillé entrer dans notre maison, et quoique maman fût au lit, bien malade dans le moment, elle se leva pour donner un peu de nourriture au pauvre marin, et puis elle le cacha dans un petit coin, en défendant à mon frère et à moi de dire qu’il était venu quelqu’un chez nous. Ce matelot anglais, avant de nous quitter, nous embrassa en pleurant, et ma mère paraissait avoir bien du chagrin. Pour moi, je ne savais pas encore pourquoi maman nous avait recommandé de ne rien dire ; mais elle nous fit entendre que c’était parce qu’elle voulait empêcher les soldats de mettre la main sur ce malheureux prisonnier qui avait l’air d’un bien bon homme.

» En courant dans l’île avec mon frère, j’entendis des pêcheurs qui disaient aux autres qu’on savait qu’il y avait à bord de la frégate perdue, un homme d’Ouessant qui servait de pilote aux Anglais, et que ce traître à son pays, c’est comme ça qu’ils l’appelaient, avait eu le bonheur de se sauver, mais que bientôt on saurait le dénicher dans l’endroit où il s’était fourré.

» Nous allâmes rapporter à maman tout ce que nous venions d’entendre, et elle se mit à pleurer comme jamais elle n’avait encore pleuré.

» Bientôt, comme les pêcheurs l’avaient dit, tous les soldats du fort et les gendarmes commencèrent à fouiller partout. La garde vint chez nous avec le maire et des messieurs en habits galonnés. On commanda à ma mère de faire sa déclaration et elle ne voulut rien dire… On nous demanda aussi ce que nous avions vu, et mon frère et moi nous répondîmes que nous n’avions rien vu… Enfin, voyez le malheur !… le dernier enfant qu’avait eue maman, et qui savait à peine parler, montra avec sa petite main la niche où le pauvre matelot anglais s’était caché… et aussitôt deux gendarmes se jetèrent avec leurs sabres dégaînés dans le trou que mon petit frère avait montré… Les gendarmes revinrent avec l’homme de la frégate entre eux deux… ma mère tomba sans connaissance sur son lit… C’était mon père qui venait d’être arrêté ! »

— Quoi ! ce misérable que l’on avait cru noyé servait à bord de la frégate ennemie ! l’infâme !

— Ah ne vous fâchez pas, je vous en prie, monsieur Édouard. Je savais bien qu’en vous racontant ce malheur, je vous mettrais en colère contre moi ; mais ce n’est pas ma faute si mon père a eu le tort de s’engager au service des Anglais.

— Et qu’est-il devenu ? de quelle manière a-t-on puni son crime ?

— De quelle manière ? Vous ne vous rappelez donc pas ce pilote qui a été fusillé il y a dix-huit mois, ici, à Brest, sur la place du château, vingt-quatre heures après sa condamnation !

— Kermaës ! et c’est toi qui es la fille de ce traître ?[2]

[2] Voir la [note 2], à la fin de l’ouvrage.