— O mon Dieu ! Est-ce qu’il dépendait de moi d’être la fille d’un autre ! moi qui croyais ma mère veuve depuis tant d’années !

— Et par quel moyen avait-il réussi pendant si long-temps à vous procurer de l’argent et à voir quelquefois ta mère ; car c’était lui sans doute qui jusque-là vous avait entretenus dans une certaine aisance et qui était parvenu à s’introduire de loin en loin dans votre maison ?

— Quand il faisait beau temps, voyez-vous, d’après ce que j’ai entendu dire depuis, il se rendait à terre dans un petit canot de sa frégate, et lorsqu’il avait le bonheur de n’être pas aperçu des douaniers et des gendarmes qui gardaient la côte, il venait voir ma mère et s’en retournait ensuite à bord dans l’embarcation qui l’attendait, cachée entre les rochers de l’île.

— Et que devîntes-vous après l’exécution de ce… de ton père enfin ?

— « Cette aventure aurait dû, n’est-ce pas ? rendre l’honneur à ma mère, puisqu’elle venait de faire voir au monde que c’était une honnête femme qui n’avait pas voulu perdre son mari, ni se séparer de lui… Mais au contraire, depuis la mort de mon père, on ne voulut plus nous souffrir dans l’île. En nous voyant, les pêcheurs et leurs femmes se mettaient à crier : Voilà les enfans de Marie-Françoise, la femme du pilote des Anglais. Il faut les chasser, car ils porteront la malédiction sur le pays !

» Maman, qui avait dépensé pour nous tout l’argent que papa lui avait donné de son vivant, ne se releva pas de sa maladie. Quand on vint lui dire, par méchanceté, que son mari venait d’être fusillé à Brest, la tête lui tourna. Nous n’avions plus un seul morceau de pain, et lorsque nous allions demander l’aumône pour avoir quelque chose pour notre mère, partout on nous chassait comme des enfans maudits de Dieu…

« Le ciel eut enfin pitié de maman : elle trépassa ; mais avant de mourir, elle se mit à crier d’une voix creuse que j’entends encore souvent la nuit : O malheureux enfans, que vous êtes à plaindre ! vous mourrez misérables !… Oui, je vous le dis… vous mourrez misérables !… Et pendant plus de deux heures maman en nous sentant pleurer mon frère et moi, tout seuls entre ses bras, ne fit que crier jusqu’à sa mort : Malheureux enfans !… vous mourrez misérables !… » — Tenez, monsieur Édouard, rien qu’en vous parlant de maman, et de ce qu’elle disait en se débattant sur son lit, il me semble encore voir sa bouche toute noire, et ses yeux égarés ; et l’entendre crier jusqu’au dernier souffle : Vous mourrez misérables ! Oh ! donnez-moi votre main, monsieur Édouard, j’ai peur ! ne vous en allez pas, car je ne veux pas rester seule ici. J’ai trop peur encore !

La terrible émotion qu’éprouvait Juliette en m’adressant précipitamment ces paroles entrecoupées, l’expression de sa figure bouleversée et l’accent de sa voix pénétrante, me glacèrent moi-même de terreur. Ses mains convulsives tremblaient dans les miennes, et je sentis la fièvre qui l’agitait passer dans tout mon corps avec l’effroi qu’elle venait de me communiquer. Je craignis un moment de la voir tomber dans les spasmes les plus violens ; mais rappelant à moi toute la force qui m’était nécessaire dans une épreuve aussi nouvelle pour mon cœur et pour mes sens, je lui dis avec tout le sang-froid que je pus retrouver encore :

— Eh bien ! petite folle, vas-tu me jouer maintenant une scène de tragédie ? songe plutôt, crois-moi, à mieux employer le temps, et à donner un coup de balai à ta chambre !

Ces mots si vulgaires et si inattendus, en contrastant avec la situation dans laquelle nous nous trouvions et en rappelant à mon héroïne les devoirs de sa vie présente, produisirent sur elle tout l’effet que j’en attendais. A peine les eus-je prononcés, qu’elle s’écria comme en sortant d’un songe pénible :