— Ah c’est vrai, j’avais oublié de balayer la chambre… Mais que vous disais-je donc tout à l’heure ?

— Des enfantillages et de grandes phrases de roman.

— Ah ! j’en étais je crois à la mort de ma malheureuse mère… Non, je vous avais déjà conté ce qu’elle nous avait dit en mourant, je crois… « Les deux petits enfans qu’elle avait eus pendant l’absence de mon père, ne tardèrent pas à mourir comme elle… Ils étaient si malheureux, les pauvres innocens ! nous manquions de tout, et tout le monde nous abandonnait… Mon frère et moi, plus forts qu’eux, nous pûmes résister un peu ; mais comme personne ne prenait pitié de notre misère et de notre infortune, et qu’on nous disait des injures quand nous demandions l’aumône, nous nous en allâmes de l’île pour venir à Brest dans un bateau où l’on ne consentit qu’avec peine à nous donner par charité une petite place pour la traversée, qui n’est cependant que de cinq à six lieues. Une fois rendus dans la ville de Brest, que nous n’avions jamais vue, nous fûmes plus contens, parce qu’au moins on ne nous connaissait pas, et que nous pouvions demander un peu de pain aux passans et à la porte des maisons, sans être chassés de partout comme dans notre pays. Mon frère, au bout d’un mois ou deux, trouva à s’embarquer pour mousse sur un bâtiment qui partait, et qui doit revenir bientôt. Moi je restai toute seule, et sans la charité de quelques personnes qui me donnaient de temps en temps un peu de nourriture ou quelques sous, je serais morte de faim il y a bien long-temps. Un soir, je n’avais pas mangé depuis deux jours, je rencontrai deux messieurs qui se promenaient ; il faisait mauvais temps, je tremblais de froid et de besoin. Je me risquai à leur demander quelque petite chose, car ils étaient jeunes, et les jeunes messieurs avaient toujours été plus charitables pour moi que les autres : c’étaient deux aspirans d’ailleurs, et j’avais, je ne sais pas pourquoi, dans l’idée qu’ils auraient pitié de ma misère. L’un de ces deux messieurs me regarda et parla à son camarade, et ils me dirent, après s’être parlé, de les suivre dans leur maison. M. Mathias et M. Lapérelle vous ont conté, vous le savez bien, comment peu à peu je me suis trouvée sortie de mon malheureux état, et vous voyez bien, Dieu merci, que je ne m’étais pas trompée le soir où j’ai eu le bonheur de les rencontrer, en pensant que c’étaient de bons enfans ! » A présent, vous me croirez si vous voulez, monsieur Édouard, mais je ne donnerais pas mon sort pour celui de la plus grande dame du monde.

— Tout ce que tu viens de me conter là, Juliette, est sans doute fort attendrissant, et l’adversité qui semble s’être attachée à tes premières années, est bien faite pour inspirer le plus vif intérêt en ta faveur. La petite histoire de ta vie m’a paru même empreinte d’une sincérité qui à mes yeux honore ton cœur. Mais comment se fait-il que jusqu’ici tu aies cru devoir cacher à tes bienfaiteurs le secret de ta naissance, le nom de ton pays et celui de tes parens, et que tu m’aies choisi, moi, par exemple, pour me rendre si tard le confident de ce mystère ?

— Vous ne savez donc pas combien ces messieurs détestent les Anglais et ceux qu’ils appellent des traîtres à leur pays ! Tous les jours de la vie, je les entends jurer contre eux et se mettre en colère comme s’ils voulaient les tuer jusqu’au dernier, et j’ai pensé que si j’avais été leur dire que j’étais la fille du pilote Kermaës ils m’auraient chassée comme un enfant maudit !

— Il est possible en effet que de ce côté-là tu n’aies pas eu tort. Mais, encore une fois, par quel motif as-tu pensé que je serais pour toi plus indulgent que mes camarades, après avoir reçu la confidence que tu viens de me faire ?

— Mais il fallait bien tout vous dire, à vous, puisque c’est vous qui avez mis la main sur la lettre que j’écrivais à M. le major-général !

— Ah ! c’est ma foi vrai ! mais à propos de cela, dis-moi, puisque tu m’as remis sur la voie que ton histoire m’avait fait un instant oublier, dis-moi quel rapport il peut y avoir entre cette histoire et le major-général à qui tu adressais une lettre au moment où je suis entré ?

— Un rapport tout simple, pardienne ! j’écrivais au major-général pour mon frère !

— Et qu’avais-tu encore à lui demander pour ton frère ?