— Je voulais lui demander la grâce de ne pas le faire débarquer à son arrivée, du bâtiment où il a eu la bonté de le placer.
— Oui, au fait cela s’explique assez bien maintenant… Cependant il me semble que tu aurais pu tout aussi bien t’adresser à l’un de nous pour le charger de la démarche que tu te proposais de faire ?
— Oui, n’est-ce pas ? j’aurais été parler à l’un de ces messieurs de mon frère, pour qu’il me dît : Ah ! tu as un frère ! A bord de quel navire est-il embarqué ?… Comment se nomme-t-il ?… D’où est-il ?… Que faisait ton père ?… Il aurait autant valu tout avouer, et j’aurais été obligée de mentir ou de raconter ce que je voulais cacher pour ne pas mettre ces messieurs en colère.
— Ces diables de femmes ! elles vous ont toujours d’excellentes raisons pour faire tout ce qu’elles font ! Qui dirait qu’à cet âge et avec aussi peu d’expérience, on pût avoir autant de prévoyance ! Le diable m’emporte si moi qui ai déjà vu le monde et qui ai vécu parmi des hommes faits, j’eusse trouvé tout cela… Allons, mademoiselle ! venez ici… venez donner un baiser à votre confident… là, bien gentiment… mais surtout soyez bien sage et soyez toujours fidèle, pour que l’on continue toujours à vous aimer… A présent j’espère que te voilà tout-à-fait remise de ta frayeur de tout à l’heure ?
— Oui, à présent je n’ai plus peur ; tenez, voyez : je ne tremble plus qu’un peu.
— Mais sais-tu bien que j’ai cru un instant que tu allais devenir folle ?
— Ah ! c’est plus fort que moi ! toutes les fois que je pense à cela…
— Eh bien ! il ne faut plus penser à rien… C’est-à-dire si, il faut penser à l’heure qu’il est… Peste ! déjà cinq heures ! comme le temps s’est passé vite… je croyais qu’il était tout au plus… Mais je te quitte, le dîner m’attend et les indiscrets vont arriver… Adieu, Juliette, encore un baiser… un baiser d’amour.
— Non, un baiser d’amitié : ce sera plus solide.
— Voyez-vous encore, comme elle sait vous faire la distinction ! En vérité ces petites filles vous savent tout sans avoir jamais rien appris… maudit instinct des femmes, qui leur donne cent fois plus d’esprit, qu’à nous toute notre éducation ! A ce soir, intéressante orpheline ! à ce soir !…