— A ce soir, M. Édouard !…
Et je partis, heureux du calme que je venais de faire renaître dans l’esprit de la petite, et enchanté surtout de la confidence qu’elle venait de déposer dans mon cœur à l’insu de mes autres amis !
Pauvre heureux sot que j’étais !
III.
CHANGEMENT DE SITUATION.
En revenant le soir à notre gîte commun, je m’imaginais retrouver Juliette encore un peu émue des fortes impressions qu’elle avait éprouvées le matin en ma présence, et qui m’avaient paru l’avoir si profondément agitée. J’avoue même que l’idée de saisir, dans ses traits et son attitude, les traces des émotions auxquelles elle m’avait semblée livrée pendant quelques minutes, ne déplaisait pas trop à mon imagination déjà avide de sensations délicates et raffinées. Chemin faisant je me disais même à part moi, et avec un certain épicurisme de jouissances intellectuelles : « La pauvre enfant ! je vais lire, j’en suis bien certain sur sa jolie petite physionomie, le secret de la mélancolie qui a succédé à l’ébranlement qu’a si vivement éprouvé sa sensibilité ! Tous mes amis ignoreront la cause de la tristesse de Juliette, et moi seul je jouirai en silence du mystère de sa pâleur, du désordre inexplicable que les autres auront remarqué sans doute dans son esprit encore préoccupé de la scène qui s’est passée entre nous deux. Car enfin c’est à moi seul qu’elle a confié tout ce que jusqu’ici elle avait caché si soigneusement ! Mais aurait-on jamais pu deviner que cette petite fille, sous les haillons d’où nous l’avons tirée, recélât une âme si impressionnable ! C’est qu’il y a aussi, dans l’histoire de sa vie, une fatalité presque romanesque ! Sa naissance, la mort tragique de son père, l’agonie terrible de sa mère, et la manière dont elle a été recueillie par nos deux camarades, tout enfin dans son étrange destinée me paraît marqué au coin du sort qui fait les héroïnes ! »
La tête toute remplie de ces réflexions, j’arrivai à la porte de notre maison. En montant les longs escaliers qui conduisaient à notre logis aérien, je crus entendre nos joyeux amis causer à voix très-haute et chanter une ronde. Il me sembla même, en prêtant attentivement l’oreille à ce qu’ils faisaient, deviner qu’ils dansaient. Tiens, me dis-je, ils sautent comme des fous ! Il faut donc que Juliette se soit assez parfaitement remise de son émotion de ce matin, pour qu’ils se livrent ainsi à toute leur gaîté habituelle… Mais Dieu, me pardonne, je crois que c’est Juliette elle-même qui chante la ronde aux sons de laquelle ils ébranlent le plancher du grenier…
J’entrai brusquement dans l’appartement, et c’était en effet notre ménagère qui, à la tête de mes cinq collègues, faisait avec ses grâces et sa bonne volonté ordinaires, les frais de ce bal improvisé à notre cinquième étage.
— Et quel motif, s’il vous plaît, demandai-je à la bruyante société, peut vous porter ce soir à vous réjouir si fort ?
— Aucun, me répondirent mes sylphes légers. Mais comme nous n’avons pas plus de raison pour être plus tristes aujourd’hui que les autres jours, nous dansons comme des perdus avec notre gouvernante, qui est ce soir d’une gaîté folle. Allons mets-toi dans le rond et chante comme nous !
Ah ! que les maris sont heureux !