— Quoi ! le voisin qui habite les appartemens de dessous ? Eh bien ! si c’est un bon diable, il ne dira rien, et si c’est un mauvais garçon et qu’il se plaigne, on lui donnera un coup d’épée.

— Bon moyen d’empêcher les gens de se plaindre légitimement, et de faire justice !

— Sans doute que les coups d’épée sont un bon moyen, et le meilleur moyen même d’arranger les choses à l’amiable entre gens d’honneur ! Je ne connais pas, moi, pour ma part, de législation plus équitable, plus noble, plus conciliante en un mot, que celle qui repose sur le duel, mais sur le duel bien compris, bien entendu et employé comme moyen social. Devant ces tribunaux aux pieds desquels, par exemple, un malotru, expert en mauvaise chicane et bien fourni d’argent, vient attaquer un honnête homme inhabile à plaider et à court d’espèces, ne voit-on pas la justice des juges se prononcer en faveur du manant qui a tort, contre l’homme de cœur qui, selon les lois de l’honneur, a presque toujours raison ? Eh bien, je te le demande, est-ce là de l’équité, de la raison même, ou tout au moins du simple bon sens ? Non certes, et les juges qui, en dépit de leur conscience et de leur instinct d’homme, condamnent l’individu qu’ils estiment pour absoudre le malotru qu’ils méprisent, font la critique la plus amère, la plus sanglante de la fausseté des lois qu’ils croient qu’il est de leur devoir d’appliquer. Au lieu que dans toutes les contestations qui se vident l’épée à la main, en champ-clos et en présence de deux braves témoins, c’est le courage, ou en mettant tout au pis, c’est le hasard qui décide de la querelle ; et jamais, devant ce tribunal-là du moins, on n’est appelé à contempler le spectacle dégoûtant d’un homme de cœur terrassé par un lâche truand, qui, pour défendre ce qu’il nomme son droit, a pu choisir et payer un avocat bavard et outrageux.

— Tout cela serait fort beau en faveur de la législation équitable du duel, si comme tu parais le supposer, le courage seul ou le hasard même prononçaient souverainement entre les parties adverses. Mais tu ne comptes pour rien aussi, dans ces sortes de procès à coups d’épée, l’adresse du lâche spadassin qui, sans danger pour sa vie, peut faire pencher, contre un adversaire inexercé, la balance de cette justice de sang dont le droit paraît être écrit, avant tout, sur le plastron des maîtres d’escrime, avec la pointe d’un fleuret démoucheté.

— Oui, il est vrai que l’adresse peut entrer pour quelque chose d’abusif dans la législation souveraine des coups d’épée. Mais là du moins l’abus est l’exception, et la généralité des bons effets du duel, la règle. Au surplus, comme je l’ai déjà dit, si le voisin d’en bas n’est pas content, je lui laisserai le choix des armes, et je commencerai par l’assommer s’il fait l’insolent. Mais ce n’était pas de cela précisément qu’il était question quand nous avons entamé la conversation… Où diable donc en étais-je ?

— Aux douceurs de la tranquillité dont nous jouissons, quand nous faisons ici un vacarme à faire monter la garde dans notre appartement.

— Ah ! c’est vrai, c’est là que j’en étais. Je reprends le fil de mon discours et m’y revoici. Je disais donc que la vie en quelque sorte collective que nous menons depuis quelques mois ici, me paraît exquise et admirable. Exempte de nuages et de soucis, elle m’a semblé s’écouler paisiblement comme un de ces beaux jours que l’on craint de voir finir trop tôt. Et en effet, vois combien nos occupations sont douces et nos jouissances innocentes ! Les études mêmes, qui, pour chacun de nous, auraient été arides et rebutantes sur les bancs d’un cours public de mathématiques, sont devenues, au sein de l’amitié, des espèces de récréations instructives. Aussi, que de progrès n’avons-nous pas faits dans une science plus redoutable encore aux écoliers ordinaires par l’ennui qu’elle leur inspire, que par les difficultés réelles qu’elle leur oppose ! Pour moi, j’avoue franchement ici, et avec toute l’humilité qui convient à mon insuffisance, que partout ailleurs je n’aurais jamais réussi probablement à me fourrer dans la tête les quatre volumes de mathématiques que je puis maintenant me flatter de posséder sur le bout du doigt… Mais c’est qu’aussi avec vous autres, messieurs, il est si facile de se conformer au précepte du sage et de s’instruire en s’amusant… Tiens, Édouard, remarque un peu, par exemple, en ce moment, le tableau délicieux que nous formons sans nous en douter… Non, mais c’est qu’il règne parmi nous, et au sein de ce désordre apparent, une harmonie enchanteresse qui prête un charme presque indéfinissable à toutes nos réunions de famille ; et pour qui voudrait ou saurait rendre cette scène pittoresque, il y aurait ce soir une peinture des plus piquantes à faire passer de notre appartement sur la toile d’un Rembrandt ou plutôt d’un Téniers.

— Le sujet serait en effet des plus piquans à traiter, si toutefois l’artiste pouvait entrevoir ses personnages à travers le nuage de fumée qui nous suffoque.

— Tu crois ! mais certainement que le sujet serait piquant, et même très-piquant. Vois notre ami Lapérelle jouant son cent de piquet à cinquante centimes, avec autant de gravité que s’il s’agissait pour lui de se faire sauter la cervelle à la suite d’une partie perdue !

— Laisse-nous donc un peu tranquilles, babillard, avec tes réflexions héroï-burlesques.