— Ah ! l’ex-président n’est pas ce soir de belle humeur. Puis dans ce coin, et sans que cela paraisse à peine, notre collègue Eugène retournant artistement sa cravate pour s’épargner des frais de blanchissage et pour reparaître demain, avec un certain éclat de linge blanc, au bal de la préfecture maritime.
— Si tu voulais bien te mêler des affaires de ton intérieur et ne pas tant t’occuper des miennes, tu me ferais plaisir, toi.
— Autre bourrade ! mais peu importe, continuons notre revue critique, et ne laissons pas passer l’ardeur avec laquelle le studieux Adolphe cherche à se former l’esprit et le cœur en lisant, nonchalamment couché dans le hamac qu’il vient de suspendre au plancher, les Liaisons dangereuses.
— Pourquoi ne lirais-je pas les Liaisons dangereuses tout aussi bien qu’un autre livre ? Crois-tu donc que les ouvrages qui peuvent prémunir notre inexpérience contre les périls qu’offre la société, ne soient pas aussi bons à consulter que ceux qui nous cachent la séduction du monde sous l’apparence des illusions les plus trompeuses et les plus funestes ?
— Si je le crois ! mais certes que je le crois ! et très-fermement encore ! Preuve nouvelle que la lecture des Liaisons dangereuses a profité à notre homme, qui déjà, comme tu le vois, Édouard, me paraît atteint d’une certaine dose de philosophie misanthropique.
Et plus loin enfin, pour achever notre galerie de portraits, nous arriverions à une jeune personne, type d’innocence, modèle de grâces, qui, tricotant modestement une paire de bas qu’elle ne finira jamais, savoure au milieu de ce camp, composé d’assez mauvais sujets, les parfums de cinq brûlantes pipes de tabac… Oh ! que le tableau qui rendrait cette petite scène domestique serait délicieux, s’il pouvait conserver à chacun des personnages sa physionomie, son attitude, et son caractère original ! Quelle singulière harmonie de couleur locale il faudrait dans l’ensemble, et quels contrastes bizarres dans les détails ! car rien ne se ressemble moins que tous ces visages si disparates en apparence et pourtant si bien faits les uns pour les autres ; car enfin, en nous voyant réunis ici comme nous le sommes, un étranger lirait au premier coup d’œil l’accord parfait, la touchante concorde qui n’a cessé de régner au sein de notre petite association… Mais ce qui m’enchante le plus, mes bons amis, ce n’est pas la bonne intelligence qui depuis si long-temps semble avoir présidé aux rapports qu’a établis entre nous notre continuelle intimité. Ce que j’admire par-dessus tout, c’est l’espèce de mystère impénétrable dont nous avons su entourer l’asile de nos jouissances privées et de nos plaisirs casaniers. Jamais en effet aurait-on pu penser que sept jeunes évaporés de notre façon fussent parvenus à cacher sous l’aile discrète du sentiment, six à sept mois d’une existence pour ainsi dire tout intellectuelle, toute platonique…
— Joliment intellectuelle en effet ! une existence de pipes de tabac, de bouteilles de bière et de petits verres de Cognac !
— Ah, ah, ah !… c’est bien répondu ! se mirent à crier tous nos amis. Tu as bien fait, Édouard, d’arrêter cet éternel phraseur au beau milieu de son interminable panégyrique.
— Je te reconnais bien là ce soir, Édouard, avec tes interruptions chagrines et tes saillies moroses. Mais toute ta mauvaise humeur ne m’empêchera pas de dire, et à notre louange infinie, que nous avons su rendre notre humble et heureux domicile tellement impénétrable à force de discrétion et de réserve, que jamais la curiosité ou la médisance n’a osé encore en franchir le seuil ; car je parierais bien que personne au monde ne se doute du bonheur mystérieux et innocent dont nous jouissons à l’heure qu’il est…
Au moment même où notre éloquent ami achevait ces mots, nous crûmes entendre sur le plancher criant du couloir qui conduisait à notre logis, retentir des pas lourds et chancelans.