— Oui, oui, je sais tout cela, messieurs, et c’est précisément pour…
— Quoi ! on vous aurait déjà appris, mon général, que…
— Que mademoiselle Juliette a été recueillie par vos soins et élevée au milieu de vous ! Mais pardieu, c’est l’histoire de toute la ville. En attendant, faites-moi l’amitié de prier mademoiselle Juliette de nous laisser un moment seuls…
— Juliette, vous avez entendu ?…
Et la petite s’éloigna lentement sans oser proférer une seule parole, et en jetant sur les acteurs de la scène qui allait se passer en son absence, des regards où se peignaient à la fois la curiosité et la crainte.
— Écoutez, mes camarades. Comme vous j’ai été jeune ; comme vous aussi j’ai eu, dans l’âge de la dissipation et de l’entraînement, mes années de folies et d’imprudences ; et sans vouloir ici me faire meilleur que je ne l’étais, pour me donner le droit frivole de vous sermonner comme un pédant, je vous avouerai même que j’ai peut-être été, dans mon temps, plus bambocheur à moi tout seul que vous ne pourriez l’être tous à la fois. Mais je vous dirai aussi que, quelque emportement que j’aie pu mettre dans ce que l’on appelait alors mes farces, je n’ai jamais eu à me reprocher aucune de ces faiblesses dangereuses que l’on commence par se cacher à soi-même, et qui finissent par nous dégrader insensiblement aux yeux des autres… Je ne sais en ce moment si je m’explique comme je voudrais pouvoir le faire sans vous blesser, tout en touchant un sujet aussi délicat à aborder, mais il me semble que vous devez déjà avoir compris où je veux en venir… Hein ! n’y êtes-vous pas un peu, monsieur Lapérelle ?
— Mais, mon général, je cherche à deviner, et je vous avouerai que je ne comprends pas bien encore…
— Non ! vous ne me comprenez pas ? Eh bien ! je vais m’exprimer plus clairement. Mon intention en venant vous voir sans cérémonie, et comme un vieux camarade qui vous veut du bien, était de vous dire que, sans vous en douter peut-être, vous teniez à l’égard de cette jeune personne que je vous ai prié de faire sortir, une conduite que, dans l’intérêt de votre réputation et de votre avenir, des chefs qui vous aiment ne peuvent plus tolérer…
— Général, nous pouvons tous vous assurer que l’hospitalité seule nous a engagés jusqu’ici à retenir au milieu de nous la jeune fille que vous venez d’y rencontrer.
— Oui ! et de quel prix ne lui avez-vous pas fait payer cette prétendue hospitalité ? Votre première intention a pu être bonne, car à votre âge les premiers mouvemens du cœur sont presque toujours généreux. Mais à votre âge aussi, on peut se perdre par ignorance de ce qui est coupable. Il n’y a pas encore de vice dans votre fait, je veux bien le croire encore. Mais qui vous dit que, bientôt, votre faiblesse ne vous conduira pas à une corruption d’autant plus redoutable, que vous vous serez caché le danger de votre conduite ? Je ne suis pas rigoriste, et je sais combien serait déplacée, avec des jeunes gens de votre profession, l’austérité d’une morale inflexible. Ma tolérance va même si loin, que si l’on était venu me rapporter que vous eussiez bouleversé une maison publique, brisé des glaces, battu des filles de joie et la garde même, comme il arrive assez souvent aux mauvais petits sujets de votre connaissance, je vous aurais volontiers pardonné vos fredaines et réparé de ma bourse, s’il l’avait fallu, le dommage que vous auriez fait dans une nuit de folie et d’exaltation. Oui, messieurs, et ce que je dis là est très-sérieux et ne doit nullement vous faire rire ; j’aurais cent fois mieux aimé vous savoir coupables des plus insignes désordres, que menant tranquillement la vie dans laquelle vous croupissez depuis quelques mois. C’est à un tel point que, dès que j’ai appris l’espèce d’existence que vous vous étiez créée ici, je n’ai pas balancé à venir vous arracher au péril que vous couriez sans vous en douter. Ma visite n’a pas au fait d’autre but, et ce soir même il faudra mettre un obstacle infranchissable entre l’abîme où vous vous plongiez, et les passions qui vous entraînaient vers lui.