— Ah ! que je me reconnais bien là ! pas le sou entre sept ! Ah ! c’était là aussi mon bon temps ! Mais qu’à cela ne tienne ; au retour, vous me rendrez de la monnaie avec les espèces que vous aurez conquises sur l’ennemi.

— Nous vous le promettons, général. Les premières prises seront pour vous, et nous jurons que le premier coup de sabre que nous frapperons, sera donné à votre intention.

— C’est bien, fort bien, mes jeunes camarades ! Que le ciel vous conduise en vous maintenant dans ces bonnes dispositions ! Adieu ! Je ne vous souhaite pas bon voyage, car cela, disent les vieux marins, porte malheur, et je ne désire rien tant que votre prospérité… Mais ne vous dérangez pas, je vous en prie ; donnez-moi seulement un bout de chandelle, si vous en avez un dont vous puissiez disposer en ma faveur ; je le laisserai au bas de l’escalier. C’était ainsi que dans mon temps encore on se faisait soi-même la conduite.

— Non, non ; tous, général, nous voulons et nous devons vous accompagner jusqu’à notre porte. C’est bien la moindre des choses que nous puissions faire pour reconnaître la bonté que vous avez eue de venir nous rendre visite si haut.

— Et c’est justement là ce que je ne souffrirai pas. En faisant ainsi des cérémonies avec moi, vous me feriez croire que je ne suis pas venu vous voir comme un ami ; et, pour peu que vous reconnaissiez encore mon autorité, je vous ordonne, s’il est nécessaire, de ne pas vous déranger et de me prêter un bout de chandelle.

— Puisque vous l’ordonnez, général, et que nous n’avons rien à vous refuser, nous resterons en place, et voici un chandelier.

— A revoir donc, mes amis, à revoir !

— Adieu, général, adieu ! nous avons tous l’honneur de vous saluer et de vous remercier du fond du cœur.

IV.
DISSOLUTION DE SOCIÉTÉ. LES ADIEUX D’ASPIRANS.

Nous nous regardions tous sans trouver à nous dire un mot, après le départ du major-général[3], tant nous étions encore étonnés du but et du résultat de sa visite, lorsque nous vîmes arriver à nous la pauvre Juliette fondant en larmes et sanglotant de manière à nous briser l’âme. Elle venait d’entendre tout, et la semonce de notre vieux mentor, et la résolution que nous avions prise de partir le lendemain matin sur la division qui allait mettre sous voiles. Dans toute autre circonstance, chacun de nous n’aurait certainement pas manqué de blâmer l’indiscrétion de notre gouvernante ; mais, au moment de la quitter peut-être pour toujours, nous sentîmes qu’il y aurait eu de la cruauté à lui reprocher la curiosité qui l’avait portée à écouter notre entretien avec le vieux major. Et puis la douleur de cette pauvre enfant paraissait si sincère et si naturelle, qu’il nous aurait fallu une force que nous n’avions certainement pas, pour la gronder comme il nous arrivait quelquefois. Mathias fut le premier qui osât ou qui sût lui adresser la parole dans cette pénible conjoncture.