— Moi, à sa reconnaissance et à la douceur inaltérable de son caractère !
— Moi, à sa prospérité future !
— Moi, à sa gentillesse et à ses grâces naturelles !
— Et moi, au bonheur de la revoir bientôt !
— Messieurs, messieurs, embrassons-la tous à la fois, en un seul baiser général ; pressons tous ensemble cette chère amie dans nos bras fraternels !
— Oh ! messieurs, combien je suis touchée de votre attachement pour moi !… mais ne m’étouffez pas, je vous en prie…
— Elle a raison, ne l’étouffons pas… Elle a bien assez de son émotion, la pauvre petite, pour la suffoquer ! Maintenant, mes chers amis, savez-vous ce qu’il nous reste à faire ? Il nous reste à danser sur ces débris de chaises, de tableaux, de tables et de vaisselle. Dansons donc tous en rond, Juliette au milieu. Il faut que le jour nous surprenne tous, fumant encore du punch que nous avons bu, et narguant le chagrin qui n’a jamais franchi le seuil de cet asile qu’il va nous falloir bientôt abandonner.
— Oui, oui, chantons, dansons, crions, sautons jusqu’au jour ; et si personne ne peut dormir dans le quartier avec le tintamarre que nous allons faire, demain tout le monde dira au moins : Les aspirans de marine ont fait un bruit d’enfer pour passer du sein de la bamboche sur le sein de l’Océan.
— Bravo, bravo ! En avant la contredanse et les rondes. En avant !
Le jour vint, et nous surprit dansant comme des perdus et ébranlant la maison au bruit de nos infernales chansons et sous la cadence de nos pas alourdis… L’heure du départ se fit bientôt entendre. La scène changea alors… Chacun de nous rétablit autant qu’il put le désordre de sa toilette, sauta sur son épée et sur son chapeau. Il fallut se séparer de Juliette qui se mit à sangloter dans nos bras comme si elle eût perdu tout au monde en nous perdant. Que de baisers, de tendres caresses, lui furent prodigués dans les quelques minutes qui précédèrent notre séparation ! Vingt fois chacun de nous franchit le seuil fatal de notre porte, pour rentrer encore et dire un dernier adieu à notre amie inconsolable. Force fut enfin de prendre une résolution énergique et de se déterminer à fuir… Lapérelle nous donna le premier l’exemple du courage dans ce moment cruel et décisif… Il tendit la main à la main presque inanimée de Juliette… et il sortit. Nous imitâmes tous sa résolution, et nous laissâmes, presque évanouie, notre malheureuse orpheline inondée de ses larmes, couverte de nos baisers, et pouvant à peine nous dire de l’œil et du geste un dernier, un tendre, un douloureux adieu.