J’allai, moi, en sortant de notre ancien gîte, prendre congé de ma famille. Les canots des nouveaux navires sur lesquels nous allions faire voile nous attendaient le long des quais du port. A l’heure dite, tous nous nous trouvâmes prêts à nous rendre à bord de la division qui, déjà, avait fait entendre au loin le lugubre coup de canon de partance.

Là encore il fallut nous arracher des bras de nos amis. Mais entre nous l’affaire fut bientôt faite… On s’embrassa, on se serra la main en se promettant du plaisir au retour de la croisière, et les canots de nos vaisseaux nous enlevèrent à nos plus chères affections, aux liens si doux que nous avions formés pour si peu de temps, hélas !…

Nos yeux, en se portant avec distraction sur le sillage rapide de nos embarcations, se tournèrent tristement vers les navires à bord desquels nous devions aller à la gloire… C’était là qu’était tout notre avenir : le passé fut emporté avec la brise, dans le premier nuage qui vint rouler sur nos têtes.

Malheureux ! Nous venions de laisser bien loin derrière nous, avec la trace des canots qui nous emportaient, nos plus belles et nos plus folles années !…

Un sillage d’embarcation, que les vents en se jouant, allaient effacer pour toujours sur l’onde, et le souvenir de tant de bonheur perdu pour jamais, ah ! c’était, hélas ! la même chose ![5]

[5] Voir la [note 4].

V.
UN VAISSEAU DE LIGNE.

D’autres, bien avant moi, vous ont dit, mieux que je ne pourrais le faire, ce que c’est qu’un vaisseau de ligne, cette vaste machine de guerre, à la fois si mobile et si lourde, si élégante et si formidable ; cette forteresse ailée qui vole avec la rapidité d’une flèche, sur l’élément le plus indomptable, pour aller promener ses foudres d’un bout du monde à l’autre ; qui porte et nourrit pendant une année, dans ses flancs hérissés de canons, la multitude de matelots qui lui donnent la vie, et qui lui empruntent sa puissance pour régner sur les mers et soumettre les flots rebelles, à la volonté et aux caprices de l’homme. Un vaisseau considéré dans son ensemble et son but matériel, est peut-être le signe le plus frappant auquel on puisse reconnaître le perfectionnement de la civilisation. Rien de plus beau, de plus noble, et de plus complet, n’est sorti, au bout de plusieurs siècles d’études et d’efforts, de la main des arts. C’est le chef-d’œuvre du génie, de l’audace et du temps.

Mais en admirant l’extérieur et les détails même de cette miraculeuse conception, on se ferait difficilement une idée des longs efforts qu’il a fallu pour régler intérieurement la discipline et l’ordre qui donnent, pour ainsi dire, le mouvement et l’existence à un appareil aussi vaste et aussi compliqué. C’est au moral surtout, s’il est possible de s’exprimer ainsi, qu’un vaisseau de guerre mérite d’être étudié. Quelle constance dans les habitudes en quelque sorte contre naturelles, sous le joug desquelles on a fait plier le caractère rebelle de tous ces marins ! Quelle sévère hiérarchie dans ce service si bien réglé, tendu si constamment, comme un ressort inusable, vers le même but ! Et quel but encore !

Des hommes que l’on renfermerait pour quelques années seulement dans une prison pareille à un vaisseau de ligne, et sous l’empire d’une discipline semblable à la discipline maritime, se révolteraient, à coup sûr, contre une aussi insupportable réclusion, et un joug encore plus intolérable que cette réclusion même. Comment se fait-il donc que tant d’individus réunis dans un aussi petit espace, sous la verge de fer du service, non seulement se laissent conduire avec docilité, mais qu’ils volent encore avec zèle partout où la voix de leurs chefs les appelle, en exigeant quelquefois d’eux le sacrifice de leur existence ? Quelle magie emploie-t-on pour étouffer leurs plaintes et pour enflammer leurs cœurs ? Une magie toute simple, un moyen irrésistible dont le secret est contenu dans un seul mot. On a dit à cette multitude d’hommes : La patrie a besoin de vous ; l’honneur est là ; marchons ensemble où est l’honneur ! Et cette multitude d’hommes s’est résignée à devenir esclave du devoir le plus pénible et le plus difficile, ilote du sentiment le plus puissant sur le cœur des hommes assemblés en société : L’HONNEUR !