Les timoniers forment encore une classe à part. Ils hantent, pour le besoin du service auquel ils sont affectés, le gaillard d’arrière et la dunette, parties réservées, comme on le sait, aux officiers, aspirans et chirurgiens du navire. Aux timoniers, appartient l’honneur de gouverner le bâtiment, et de lui faire suivre la route indiquée par l’officier de quart. Ce sont eux qui sont chargés de faire les signaux au moyen de la série de pavillons dont la surveillance et l’entretien leur sont particulièrement affectés. La manœuvre du mât de l’arrière leur est dévolue comme une des prérogatives attachées au domaine sur lequel on leur permet de s’établir. C’est par l’intermédiaire des timoniers ou des pilotins, que les officiers communiquent entre eux dans la pratique ordinaire du service. C’est un timonier qui réveille les officiers et les aspirans qui, à leur tour, doivent monter au quart. C’est lui qui leur porte de la lumière quand ils en demandent et qui, lorsque l’officier de service ne peut quitter son poste, dans les circonstances fortuites, va informer le commandant ou le capitaine de frégate de ce qui vient de se passer de nouveau sur le pont pendant l’absence d’un de ces chefs.
Ces relations fréquentes entre les officiers et les timoniers, cette cohabitation du gaillard d’arrière, qui rapproche sans cesse les subalternes de leurs supérieurs, inspirent souvent aux timoniers des velléités de bon ton, qu’il ne leur est pas toujours donné de manifester impunément. Pour peu qu’un timonier se hasarde à copier les manières d’un officier, dans ses rapports assez rares avec les autres hommes de l’équipage, Dieu sait les plaisanteries qu’attire, sur le matelot fashionable, son talent d’imitation quelque modeste qu’il soit !
« Gare devant ! disent les matelots à leurs camarades. Place à la macaque du lieutenant qui fait encore de ses farces ! » Les timoniers forment à bord la petite aristocratie de l’équipage, ou la bonne bourgeoisie qui veut se donner des airs de noblesse ; et, sous ce rapport, l’on peut dire que les classes démocratiques épargnent assez peu cette autre espèce de petite noblesse.
Les soldats de la garnison, quoique affectés à un tout autre genre de fonctions que les timoniers, ne partagent que trop souvent avec ceux-ci les effets de la petite jalousie qu’excite dans la partie populaire de l’équipage, la prétention de vouloir se distinguer du gros des matelots. Les soldats ne sont pour les marins, que ce que ceux-ci appellent des pousse-cailloux ; et les matelots, pour les pousse-cailloux, ne sont autre chose que des gouins, ou quelquefois même, qu’on nous passe le terme, des C*** goudronnés : c’est l’épithète qui répond par opposition à celle des C*** blancs, assez généralement lancée aux militaires par les goguenards du gaillard d’avant.
Les militaires embarqués sur les vaisseaux de guerre montent la garde à bord comme dans une citadelle. On les aposte chaque jour à midi, avec les cérémonies d’usage, et après la parade, dans tous les lieux où la surveillance d’une sentinelle est jugée nécessaire ; à la porte du commandant, à la porte de la grande chambre, à celle de la sainte-barbe, à l’entrée de la cuisine, etc.
Pendant le combat, la garnison, rangée sur les passavans, est chargée de faire la fusillade. Dans les exécutions disciplinaires du bord, elle sert, par sa présence, à maintenir l’ordre et à donner de la solennité à l’application des arrêts de la justice martiale.
En parcourant, comme nous venons de le faire, l’échelle hiérarchique des grades et des classes du personnel des vaisseaux de guerre, nous voici arrivés à parler d’une classe fort intéressante, et, pour l’ordinaire, assez peu considérée à bord. Cette classe est celle des cambusiers et des coqs composant tout l’attirail humain chargé du soin de distribuer les vivres et de faire la cuisine de cette petite république flottante, qu’on nomme un équipage.
Le commis aux vivres, ou autrement dit le maître-commis placé sous les ordres directs de l’agent-comptable, que l’on nomme hyperboliquement le commissaire du vaisseau, est le chef suprême des cambusiers ; les cambusiers, ou, pour nous exprimer proverbialement, les rogneurs de portions, distribuent, sous les yeux d’une commission temporaire, les rations de pain, de vin et de viande, à l’homme ou au mousse délégué par chaque plat, pour recevoir la pitance dévolue aux sept commensaux qui forment ce plat.
Les cambusiers habitent la cambuse, partie obscure de la cale du vaisseau, destinée à contenir les victuailles du bord. C’est dans ce magasin sous-marin que s’exercent, au dire des matelots, tous les actes iniques au moyen desquels les pauvres cambusiers, quelque probes qu’ils soient, passent pour augmenter leurs rations aux dépens de celles de l’équipage.
Les cambusiers comme les caliers, ou les distributeurs d’eau, ne voient qu’accidentellement le jour, et seulement lorsque les besoins du service les appellent de l’antre où ils sont renfermés, sur le pont où leur présence est quelquefois remarquée comme celle de gens qui paraissent usurper un privilége, en venant respirer le grand air.