Ce qui m’a toujours le plus frappé dans les prodiges d’ordre et d’activité que la discipline navale est parvenue à opérer à bord, c’est la promptitude et la précision de certaines manœuvres dans les circonstances les plus périlleuses et les plus imprévues.
Souvent j’ai vu, au sein des nuits les plus douces, un vaisseau cheminer nonchalamment avec la moitié de son équipage sur le pont, et l’autre moitié de ses hommes endormis dans leurs hamacs et bercés mollement par le roulis indolent du navire : l’officier de quart se promenait sur le gaillard, causant de folies avec un des aspirans de service : les matelots oisifs, livrés de leur côté au charme de leur gais entretiens, attendaient, sans souci, sans prévoyance, le terme de leur longue veille ; leurs voix, confusément mêlées, interrompaient à peine le calme qui régnait sur les flots, dans les airs, et qui semblait s’étendre du point où se trouvait le bâtiment, jusqu’aux bornes de l’immense horizon au milieu duquel il voguait. Tout à coup un des hommes placés en surveillance aux deux bossoirs, crie : Navire devant nous ! L’officier s’arrête : il porte, avec la vivacité de l’éclair, son œil inquiet dans la direction qu’on lui indique. Un ordre subit est donné, et en quelques secondes le commandant est réveillé, l’état-major est debout. Le branle-bas général de combat vient d’être ordonné : quatre cents hamacs portés par les matelots qu’ils contenaient, sont logés, en un clin d’œil, dans les bastingages : des fanaux éclairent les batteries, une minute auparavant si obscures et si silencieuses : la soute aux poudres est ouverte : les pièces sont démarrées et détapées : chacun enfin se trouve placé à son poste, tout prêt à exécuter le commandement qui va se faire. Le combat peut alors commencer : les gens de la manœuvre sont à la manœuvre, les gens de la batterie à la batterie ; eux qui à peine viennent de se réveiller, se trouvent disposés à faire feu sur l’ennemi ou à sauter à l’abordage ; et cette multitude armée a mis moins de temps à se ranger à son poste, qu’il n’en faut au citadin le plus alerte pour chausser seulement ses pantoufles. C’est tout un vaisseau de guerre cependant qui vient de passer du repos le plus parfait, à l’état d’hostilité le plus redoutable et le plus actif, et ce miracle de célérité a été fait en trois ou quatre minutes !
Voilà ce qu’on est parvenu à obtenir de la discipline maritime et des facultés de l’homme de mer. Un pareil résultat ne vous semble-t-il pas dépasser toutes les possibilités humaines ?
En rade, les matelots vivent à bord de leur navire comme dans une petite cité. Le commerce, le jeu et l’industrie, les arts même quelquefois reçoivent une sorte de culte dans cette espèce d’association dont les femmes sont presque toujours exclues. Dans les batteries, les marchands de fromage, de saucisson et de tabac, élèvent de mobiles échoppes. Des jeux de dames appellent, entre deux canons de 36, les méditations des têtes spéculatives. Plus loin, des maîtres d’armes et de bâton, ou de gracieux professeurs de danse, font retentir, sous les pieds un peu lourds de leurs élèves, le tillac qui sert de théâtre à ces nobles exercices, en attendant qu’il devienne l’arène des jeux sanglans de la guerre. Dans les parties les plus tranquilles du vaisseau, les érudits du gaillard d’avant donnent gravement des leçons de lecture ou d’écriture, aux jeunes gens qui aspirent à se mettre la science en tête, et un peu d’orthographe au bout des quatre doigts et le pouce, comme ils disent. C’est dans cette espèce de pays latin du vaisseau, que sortent, de la plume banale des écrivains matelots, ces lettres d’amour, ces tendres déclarations de sentiment, qui, bien qu’elles comptent déjà plusieurs siècles de date, paraissent avoir conservé, dans le style de leurs auteurs, leur forme antique et leur grâce primitive.
Un amant qui, comme la Nérine de l’Irato, sait aimer et ne sait pas écrire, achète d’abord au marchand de tabac de la batterie de 18, une feuille de papier à lettres, timbrée à l’un de ses angles supérieurs d’une pensée coloriée, ou de deux cœurs enflammés. Il s’arrange, moyennant l’offre de son quart de vin ou l’abandon de sa prochaine ration d’eau-de-vie, avec un des écrivains élégiaques du bord, pour que celui-ci consente à revêtir des charmes de son style, la tendre déclaration ou l’amoureux aveu qu’il s’agit de faire à la servante d’un cabaret fameux, ou à la cuisinière d’une maison cossue.
L’amant s’explique, le secrétaire écrit :
« Mademoiselle,
» Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, et pour m’informer de l’état de votre santé. Quant à la mienne elle est fort bonne, et je souhaite que la présente vous trouve de même.
» J’ai celui de vous saluer et d’être, si j’en étais capable, à votre égard, votre très humble et très obéissant.
Un tel.
P. S. « J’oubliais de vous dire que celle-ci n’est que pour vous demander pour le moment actuel, à vous réitérer deux paroles en particulier ; en le faisant, vous obligerez celui qui a, comme ci-dessus, la chose d’être très-parfaitement.
» Signé ledit, comme plus haut. »
Les mousses. C’est la classe qui, à bord, a toujours joui du privilége d’inspirer le plus d’intérêt, et presque toujours même le plus de commisération aux personnes qui ne sont pas familiarisées avec le genre de vie que mènent les équipages des vaisseaux de guerre.
Les faiseurs de sensibilité littéraire ont, depuis peu de temps, tellement outré le tableau des mauvais traitemens que la prétendue brutalité des marins faisait subir à ces enfans adoptifs du bord, qu’aujourd’hui il serait sans doute fort difficile de faire revenir la plupart des lecteurs, étrangers à la marine, d’une erreur que la légèreté de quelques écrivains n’a que trop bien réussi à graver dans beaucoup d’esprits, plus disposés à s’apitoyer sur le sort des jeunes mousses, qu’à examiner la vérité des faits qu’on livrait à leur avidité d’émotions.
Une réflexion assez simple cependant aurait suffi, ce me semble, pour prouver l’exagération des contes au moyen desquels on est parvenu à faire croire que le plus doux délassement que pût se procurer un capitaine, un officier, ou un matelot, consistait à faire fouetter, sans nul motif plausible, un pauvre petit mousse bien soumis et bien docile.