Croit-on, par exemple, que si les marins se conduisaient aussi inhumainement qu’on le dit à l’égard de leurs mousses, on trouvât beaucoup d’enfans qui voulussent se résigner à subir, pendant trois ou quatre ans, les tortures que les capitaines passent pour leur infliger, avant que ces petits martyrs puissent devenir novices ou matelots ? Quel est le bambin de dix à douze ans qui n’aimerait pas mieux, s’il en était ainsi, se faire enfermer pour vol dans une maison de réclusion, que de continuer un état dans lequel il n’aurait à recueillir que des tapes et des coups de martinet ? Non, ce qui prouve le mieux, par un seul fait et par un seul chiffre, l’invraisemblance des contes que l’on a inventés pour dramatiser la position des mousses à bord des navires, c’est le nombre considérable d’enfans qui se présentent sans cesse aux bureaux des classes, pour obtenir la faveur d’être embarqués en qualité de mousses ; c’est surtout le grand nombre de ces jeunes gens qui, après avoir embrassé la carrière de marin à l’âge de dix ou douze ans, ont continué à la suivre malgré les épreuves toujours pénibles auxquelles l’on est assujetti, comme dans tous les états, aux débuts de cette profession si rude entre toutes les professions.

Les mousses sont, en quelque sorte, les femmes de ménage de la vie maritime. C’est un mousse qui va chercher à la cambuse ou à la cuisine la ration du plat auquel il est attaché. C’est lui qui nettoie les cuillers, le bidon et la gamelle des sept à huit matelots qu’il doit servir. C’est un mousse qui remplit auprès de chaque officier les fonctions de domestique ; et, quelque rebutant que soit quelquefois le service qu’on exige de ces jeunes marins, c’est par ce pénible noviciat qu’il faut passer dans la marine pour devenir novice, matelot, officier, général, et aussi amiral de France. Les Jean-Bart, les Duquesne, les Duperré et les Willaumetz, n’ont pas eu d’autres commencemens.

Les mousses, outre l’utilité de leurs fonctions dans les choses ordinaires de l’existence du bord, jouent, dans les circonstances graves qui grandissent les hommes avec le péril, un rôle qui les place momentanément au-dessus de leur position habituelle. C’est un mousse qui, pendant le combat, va chercher à la Sainte-Barbe la charge du canon auquel il est attaché. C’est le mousse de chaque pièce qui, en revenant avec son gargoussier rempli de poudre, crie : Gargousse de 36 ! Gargousse de 18 ! et qui, seul avec les officiers du bord, a le privilége de faire entendre sa voix dans ces momens solennels où tout le monde se tait à bord, pour n’écouter que l’ordre et le commandement imposant et bref des chefs de service. Et lorsqu’après un engagement meurtrier, on compte les morts qui gisent sur les bordages ensanglantés du pont ou des batteries, on retrouve, parmi les cadavres, les corps de ces jeunes enfans dont l’ordre impérieux du service maritime a fait des hommes pour l’heure du combat ! C’est alors que les mousses peuvent dire avec cet orgueil qui les place quelquefois au-dessus de leur âge et de leurs humbles fonctions : « Nous aussi nous avons payé de notre sang la dette que le vaisseau vient d’acquitter envers la patrie ! »

Plusieurs mousses, pendant la guerre de l’empire, ont obtenu la croix d’honneur pour des actions d’éclat dont les plus intrépides marins se seraient honorés. L’un de ces enfans, une heure après avoir reçu le fouet à bord d’une frégate, monta le premier à l’abordage à bord d’une frégate anglaise. Aussi, les matelots français, témoins de cet acte prodigieux, disaient-ils de l’héroïque mousse, qu’il avait gagné la croix, les culottes à la main.

Dans l’esquisse rapide que je viens de tracer, j’ai donné, je crois, une idée assez complète des élémens qui composent le personnel d’un bâtiment de guerre, pour qu’à présent je puisse parler même aux personnes les plus étrangères à la marine, d’une circonstance où le vaisseau de ligne sur lequel je me trouvais embarqué, figura glorieusement.

VI.
LES DEUX VAISSEAUX. — COMBAT. — EXPLOSION EN MER.

Ce fut, comme je l’ai déjà dit, sur l’Indomptable[7], qu’en quittant Juliette et son doux refuge, Mathias et moi nous allâmes nous jeter, par ordre du major-général, afin de faire une croisière.

[7] Ce nom, que plusieurs vaisseaux français ont porté, et non sans gloire, n’est ici que supposé.

Nos camarades de l’Indomptable, en nous voyant arriver au milieu d’eux pour partager leurs provisions, leur service et les périls qu’ils allaient courir, ne s’expliquèrent pas bien d’abord le motif qui avait pu engager le major-général à nous faire faire à l’improviste la petite campagne du vaisseau. Mais, après avoir raconté à nos collègues l’incident auquel nous devions l’avantage de nous trouver au milieu d’eux, ils comprirent à merveille l’intention du vieux général et la promptitude avec laquelle nous avions exécuté l’ordre qu’il nous avait donné.

— C’est une croisière morale, nous dirent-ils, qu’on a voulu vous faire faire pour vous arracher à une dangereuse oisiveté, une espèce de campagne disciplinaire. Oui, nous connaissons ce moyen-là. Tant mieux, ma foi ! plus nous serons de bons enfans ici, et moins mal ira la barque. Car il ne faut pas se dissimuler que nous avons affaire à un commandant et à des officiers un peu drôlement taillés pour la gloire et la navigation, allez ! Dans quelque temps, vous nous en direz des nouvelles.