L’Indomptable appareilla bientôt avec les autres bâtimens que nous devions commander, et qui devaient rester sous nos ordres, pendant l’excursion maritime que nous nous proposions de faire. La brise était ronde et la mer assez belle. En quelques heures, nous perdîmes la terre de vue, et la nuit vint nous envelopper de ses voiles favorables comme pour nous donner la facilité d’échapper, sans être vus, à la vigilance de l’escadre anglaise qui bloquait le port d’où nous sortions.
Quand l’aurore de notre premier jour de mer se montra à l’horizon et nous laissa voir l’immensité de la route que nous avions parcourue pendant la nuit, nous nous mîmes à chercher, autour de nous, les bâtimens en compagnie desquels nous avions appareillé la veille. Mais, à notre grande surprise, tous avaient disparu, malgré les ordres qu’ils avaient reçus de se tenir toujours à vue de nous, leur commandant et leur guide. Chacun des capitaines de la division avait apparemment jugé à propos de s’affranchir, en faisant fausse route, de l’obéissance à laquelle il aurait fallu s’assujettir en naviguant de conserve avec l’Indomptable.
C’était ainsi, que sous l’empire la discipline régnait dans cette armée navale pour laquelle la France fit tant et de si grands sacrifices. Chaque commandant en faisait à sa tête, et l’on sait les admirables effets que produisirent cette triste suffisance et cet amour funeste d’une indépendance militaire si peu faite pour des officiers aussi incapables que quelques-uns de ceux que nous avions le malheur de posséder alors !
Notre commandant, en se voyant si tôt abandonné par les bâtimens sur lesquels il avait dû compter pour établir sa croisière, se plaignit un peu de cette conduite intolérable, mais sans trop s’emporter en apparence contre un acte d’insubordination qu’intérieurement cependant il condamnait probablement de toutes ses forces.
Notre capitaine de frégate, plus emporté et plus brouillon, criait tant qu’il pouvait que s’il avait l’honneur de commander l’Indomptable, il ferait fusiller au retour les capitaines qui s’étaient rendus aussi visuellement coupables du dédit de réveillon à main armée contre l’autre-orité de leur chef direct et naturel.
Mais, avant d’aller plus loin, il n’est peut-être pas inutile que j’entre ici dans quelques détails biographiques sur les deux officiers supérieurs à qui nous avions affaire à bord de l’Indomptable.
Le portrait de ces deux vieux loups de mer pourra même servir à rappeler comme étude historique ce que devait être l’armée navale de ce temps, avec des chefs modelés en assez grand nombre sur le patron de ceux dont je me contenterai d’esquisser le profil.
Le commandant de l’Indomptable était un de ces braves et anciens matelots dont la révolution, cette fée des temps modernes, avait fait, au moyen d’un des coups de sa baguette tricolore, des officiers de marine.
Cette multitude d’enseignes, de lieutenans, de capitaines de frégate et de vaisseau, éclos comme par magie à la voix des besoins de la patrie, avaient presque tous eu le tort de grandir beaucoup moins que leur fortune ; et leur fortune, trop lourde pour eux, avait fini par les accabler en route.
Notre commandant passait pour savoir se battre ; mais il passait aussi pour ne savoir écrire, même son nom, qu’avec la plus grande difficulté. C’est à peine même s’il réussissait à parler de manière à se rendre intelligible ; car le brave homme, en cherchant à employer les termes un peu distingués dont il avait indigestement chargé sa mémoire, martyrisait quelquefois ses expressions d’une manière tellement cruelle, qu’il aurait fallu tout l’art d’un Œdipe pour démêler le bon sens ordinaire de ses idées à travers le nuage cacophonique dont il avait trouvé le secret d’envelopper sa période.