Nous attendîmes ainsi, après avoir attaché trop peu d’importance à nos préparatifs, la funeste tentative à laquelle, je le répète, nous n’avions pas assez cru, car les nombreux revers qu’avait déjà essuyés notre marine, ne nous avaient même pas encore appris à redouter assez l’audace de nos heureux rivaux ; et la fatalité qui, depuis si long-temps, semblait poursuivre nos expéditions navales, était telle, qu’en nous ôtant la confiance que nous aurions dû avoir en nous-mêmes, elle nous avait ravi jusqu’à la défiance qu’aurait dû nous inspirer l’heureuse témérité des Anglais.

La nuit trop mémorable qui légua à l’histoire de nos désastres sur mer une page si humiliante et si sinistre, arriva pour nous, en portant dans son sein quelques-uns de ces lugubres indices qui précèdent et accompagnent presque toujours les grandes catastrophes.

Vers le soir, une brume épaisse et froide s’étendit sur les flots dont les sombres gémissemens allaient mourir sur les bords de la côte sauvage de l’île d’Aix. A la triste lueur du jour étouffé dans les limites étroites d’un horizon grisâtre, succéda la plus complète obscurité ; et au milieu des ténèbres descendues comme un crêpe funèbre sur les vaisseaux de la division, on entendait à peine, à de longs intervalles, la voix des équipages qui à chaque tintement des cloches glapissantes de leur bord, s’élevait pour crier : Bon quart partout, bon quart ! Puis le bruissement plaintif des vagues, et le sifflement aigu des vents, gémissant dans nos manœuvres, répondaient à ce cri lugubre et prolongé.

Nos vaisseaux et nos frégates s’étaient embossés sur leurs ancres. L’ordre de se préparer au combat avait été donné dès le soir à bord de tous les navires. Personne ne dormait : des rondes fréquentes parcouraient la rade, et une vingtaine d’embarcations se rendaient lentement des navires à l’estacade et de l’estacade à bord de chacun des navires. On s’attendait enfin à quelque funeste événement, et au sombre caractère qu’offrait, dans ces momens d’anxiété, la physionomie des équipages, on aurait pu, sans superstition, deviner que le sort nous réservait quelque grand malheur.

Vers minuit, au souffle de la brise devenue plus forte se mêle un bruit affreux, pareil à celui que produit l’ouragan quand il tombe subitement sur les flots qu’il semble vouloir comprimer dans leurs vastes limites. On croit avoir confusément entendu des cris d’hommes. A l’obscurité profonde qui règne autour de nous, succède l’éclat d’un vaste incendie, qui, comme une trombe de feu, promène en pirouettant, son brasier tournoyant sur la mer étincelante ; l’estacade vient d’être rompue et cinquante brulôts s’avancent à la lueur des éclairs qui jaillissent déjà de leurs bords entr’ouverts par la foudre qu’ils recèlent dans leurs flancs… Ils sont sur nous, au milieu de nous ! Ils nous abordent, ils nous enlacent pour nous embraser et nous faire sauter avec eux dans les airs qu’ils ébranlent de leurs épouvantables détonations… Leurs vergues garnies de grappins ardens accrochent nos vergues qui flamboient, se croisent sur nos têtes, au-dessus de notre pont qui se trouve inondé d’une pluie de feu. Leur gréement brûlant se colle à notre gréement dans lequel serpentent bientôt les flammes. Nos vaisseaux embossés présentent le travers aux autres brulôts qui arrivent sur nous ; et à demi-portée de pistolet nous lançons sur ces terribles assaillans, des volées effroyables qui les coulent ou qui les font sauter le long de nos bords… Deux fois l’Indomptable, accosté par d’énormes navires embrasés, a réussi à se dégager de leur fatale étreinte. Deux fois nos premières compagnies d’abordage se sont précipitées dans ces gouffres flottans pour éteindre le brasier qui menace de nous dévorer ou pour couper les manœuvres qui nous tiennent attachés à la gueule de ces cratères sortis du sein des eaux. Notre audace a triomphé : l’Indomptable s’est préservé de cette vaste destruction au milieu de laquelle deux autres vaisseaux et une frégate ont disparu. L’immensité de ces trois épouvantables explosions ne nous a que trop appris le sort de nos malheureux compagnons. L’air en a long-temps été bouleversé ; la mer elle-même s’en est ébranlée jusque dans ses fonds… Il fut, dit-on, pour nos glorieuses armées fuyant sur les précipices de glace de la Russie, des nuits plus cruelles que toutes ces nuits de terreur et de mort où des peuples entiers s’engouffrent dans les entrailles de la terre béante. Mais quelle nuit d’horreur pourra jamais être comparée à celle que nous passâmes sur la rade infernale de l’île d’Aix !

Nous avions cru, dans l’excès de nos angoisses, nous être fait, pendant cette nuit fatale, une idée assez terrible des désastres que nous aurions à déplorer le lendemain ; mais quand les pâles rayons du jour vinrent éclairer cette scène de désolation que nous avaient cachée si long-temps les ténèbres, l’affreuse réalité de nos malheurs se trouva avoir dépassé encore toutes les terreurs de notre imagination.

Quel spectacle nous offrit l’aurore de la terrible journée que nous avions encore à passer ! La mer était couverte au loin de débris à moitié brûlés et de bordages calcinés ; à quelques brasses de nous flottaient deux carcasses fumantes ; et dans ces squelettes de navires nous reconnûmes avec effroi, les restes de deux de nos vaisseaux de ligne. Sur les rivages désolés de l’île d’Aix et du continent, un autre vaisseau et une frégate avaient fait côte auprès des brulôts que le vent et la lame avaient chassés à terre et qui avaient éclaté en touchant le fond : entre tous ces débris encore enflammés, le long de ces fantômes de bâtimens, erraient des groupes de matelots naufragés. Partout enfin sur les flots, au bord des grèves, dans les airs même encore troublés des commotions de la nuit, partout l’image de la destruction et l’aspect du plus inconcevable bouleversement ! Aussi quelle consternation se peignit sur tous les visages à la vue de tant de désastres irréparables ! et lorsqu’après avoir contemplé long-temps cette scène terrible, nos yeux abattus se relevèrent pour se porter sur l’escadre anglaise qui louvoyait avec impassibilité devant nous, un cri d’indignation et de rage s’échappa de nos cœurs irrités pour maudire la déloyauté de nos ennemis.

Belle et noble victoire, disions-nous, que viennent de remporter les armes britanniques ! Au lieu de combattre nos vaisseaux, ils les incendient ! digne trophée à ajouter à la gloire du bombardement de Copenhague ! Oh ! si jamais nous pouvions prendre notre revanche, qu’ils nous paieraient cher la perfidie des brulôts de Rochefort !

Impuissantes clameurs de vengeance, menaces vaines et insensées ! Cette escadre anglaise, contre laquelle s’élevaient d’aussi unanimes imprécations, s’était rapprochée de nous à la faveur de la brise du matin pour nous présenter un autre genre de combat que celui qu’elle nous avait livré la nuit avec ses brulôts.

Le vaisseau amiral avait tenu bon à son poste, et était parvenu à se préserver comme nous et un autre vaisseau de 74, de l’incendie qui l’avait menacé pendant plusieurs heures. Malgré l’infériorité du nombre et des forces, il nous fallut soutenir avec le jour et à l’ancre, l’action qu’allaient nous présenter, sous voiles, les formidables bâtimens de la flotte ennemie.