Les Anglais, défilant en ordre sur la vaste rade des Basques, vinrent, beaupré sur poupe, nous ranger à portée de fusil. Chaque vaisseau et chaque frégate, en nous approchant à cette distance, nous envoyait toute sa volée, et puis après avoir reviré de bord, revenait sur sa route pour recommencer le même jeu. Nous ripostions de notre mieux à la régularité et à la vivacité du feu de nos assaillans, avec l’aide des batteries de terre. Mais il nous était trop facile de prévoir l’issue probable de cette lutte inégale pour ne pas éprouver un peu de découragement. L’engagement cependant se prolongeait sans qu’aucun de nos navires eût essuyé de fortes avaries et eût encore songé à abandonner la partie…

Vers onze heures du matin, l’officier chargé des signaux vint prévenir notre commandant qu’au-dessus des nuages de fumée qui enveloppaient notre petite escadre, il avait cru apercevoir au haut du mât d’artimon de l’amiral, le signal qui appelait à l’ordre tous les bâtimens de la division…

Aussitôt on demande un aspirant de corvée pour se rendre dans le grand canot à bord du général.

Mathias accourt, se présente devant le commandant et plus prompt que l’ordre qu’on a eu à peine le temps de lui donner, il saute dans le grand canot, armé à la hâte pour la périlleuse corvée.

Le commandant, dès qu’il voit le grand canot débordé du bord, crie au porte-voix, à notre ami :

« Monsieur Mathias, faites le plus de tour que vous pourrez, pour ne pas vous exposer à être coulé par les boulets de l’ennemi, avant de pouvoir vous rendre à bord du général. »

L’intrépide aspirant, debout sur le banc de l’arrière de son embarcation, fait signe de la tête et du bras qu’il a compris l’avis du commandant ; mais au lieu de se détourner de sa route et d’exécuter l’ordre de notre chef, nous le voyons couper droit vers le vaisseau amiral, et disparaître au milieu de la fumée du combat et sous la grêle de boulets qui tombe autour de nous.

— C’est bien lui ! s’écrient les matelots du gaillard d’arrière qui le perdent de vue. C’est le plus brave lapin du bord !

Le commandant, qui dans cet instant était loin de partager l’admiration que nous inspirait l’audace imprudente de notre camarade, frappe impatiemment du pied sur son banc de quart. Il veut rappeler à bord l’aspirant qui vient de lui désobéir si héroïquement. Mais il n’était plus temps. La foudre gronde, le vaisseau tonne, et Mathias est déjà bien loin.

Son heureuse destinée devait lui épargner la vue du triste spectacle qui se préparait pour nous, à bord de l’Indomptable.