Deux ou trois boulets nous percent à la flottaison. Le commandant est informé, un des premiers, de cette triste circonstance. Il ordonne de garnir les pompes ; et, au moment où cet ordre va être exécuté sous ses yeux, il reçoit à la hanche un éclat d’obus qui le force à s’asseoir sur son banc de quart et à ne plus le quitter.
On appelle aussitôt un chirurgien sur le pont pour donner des secours au commandant, qui refuse obstinément de se laisser transporter dans le faux-pont.
Les officiers, à la nouvelle de la blessure que vient de recevoir notre chef, se réunissent sur le gaillard d’arrière. On parle, et l’on parle même beaucoup trop en cette conjoncture critique. Un peu de désordre commence à se répandre dans les batteries. Le feu se ralentit. Un des maîtres, placé sur les passavans, annonce que les pompes qui jouent depuis quelque temps, n’ont pu franchir l’eau qui entre dans la cale. L’émotion visible qu’éprouve l’état-major se communique à l’équipage. Quelques pièces de la batterie de 36 sont abandonnées par l’effet de la terreur panique qui se communique de proche en proche. On a parlé d’abandonner le vaisseau, sans qu’on puisse savoir celui qui le premier a osé faire cette indigne proposition. Quelques officiers, et tous les aspirans irrités, menacent, en agitant leurs sabres, d’étendre à leurs pieds le premier qui fera un pas pour fuir… Mais leurs menaces sont à peine écoutées… Et la peur du danger est plus forte que celle qu’inspirent les menaces de nos officiers… On a fui déjà… L’ordre même de faire embarquer sans confusion l’équipage dans la chaloupe et les canots du bord, est donné… Par qui ? Personne n’ose encore nommer celui qui l’a donné… Tout le monde se précipite dans les embarcations : l’Indomptable va être abandonné en quelques minutes… Le commandant blessé est transporté dans son canot, sans qu’il ait la force de résister au mouvement général au sein duquel il se trouve entraîné loin du poste qu’il a conservé jusque-là malgré sa blessure, loin de son poste d’honneur !
Un aspirant seul propose, avant de délaisser le vaisseau, de couper les câbles, pour que l’Indomptable puisse au moins être jeté sur les vases et échapper aux Anglais… Mais cet avis n’est même pas écouté… La terreur parle plus haut que la voix du généreux jeune homme.
— Puisqu’il en est ainsi, s’écrie celui-ci avec la plus vive exaspération, l’Indomptable ne sera pas sauvé, mais il ne tombera pas du moins dans les mains de l’ennemi.
Et, saisissant comme un furieux une mèche enflammée, il s’élance dans la batterie basse pour mettre le feu aux poudres…
Mais le maître canonnier, devinant l’intention de l’aspirant, l’arrête par le bras et lui dit avec ce sang-froid que quelques hommes privilégiés savent seuls conserver au sein des grands événemens : Ne vous donnez pas tant de peine, monsieur, l’ordre de noyer les poudres vient d’être exécuté…
Il nous fallut fuir alors comme tout le monde, et nos sept ou huit embarcations, chargées à couler bas, nous jetèrent sur la plage, bien loin de notre pauvre vaisseau qui flottait encore majestueusement, mais qui ne tonnait plus et qu’une péniche anglaise, montée de cinq à six hommes, aurait pu impunément amariner.