Pour retracer ces pénibles incidens de l’abandon de l’Indomptable, nous avons oublié notre ami Mathias, envoyé comme on sait à bord de l’amiral pour recevoir l’ordre que le général avait voulu transmettre à tous les commandans de la division. Maintenant c’est à ce brave aspirant que nous allons revenir pour effacer, s’il est possible, de notre pensée, les émotions douloureuses par lesquelles il nous a fallu passer. C’est lui désormais que nous suivrons pas à pas dans la périlleuse corvée qu’il s’est chargé de faire, et qui pour un instant l’a éloigné de l’Indomptable en lui épargnant le malheur de partager notre fuite. Oh ! combien, me disais-je en songeant à lui, combien eût souffert son âme impétueuse si, réduit comme nous à abandonner notre vaisseau, il avait eu à dévorer la honte dont nous nous sommes couverts ! Le ciel a voulu sans doute lui épargner tant d’humiliation ; et si, comme nous avons lieu de le redouter, il a péri, en se rendant avec sa frêle embarcation à bord du général, il aura trouvé du moins, dans l’accomplissement de son devoir, une mort glorieuse cent fois préférable à l’existence que nous avons conservée en abandonnant notre poste.
La Providence avait ménagé à notre ami un sort moins rigoureux que celui que son intrépidité devait lui faire courir. Au lieu de rencontrer le trépas dans les dangers qu’affrontait son audace, il lui était réservé de recueillir quelque gloire au sein de ces dangers ; et lui seul, dans cette journée de fautes, de faiblesses et de désastres, devait, enfant nouvellement jeté dans l’arène des combats, devenir un héros, lorsque tant de vieux guerriers étaient redevenus de timides enfans.
Une heure environ après avoir réussi à se rendre à bord du vaisseau amiral, Mathias avait reçu l’ordre cacheté que le général destinait aux navires de la division. Cet ordre important prescrivait à chaque commandant, de n’abandonner son vaisseau qu’à la dernière extrémité. Mathias, porteur du précieux paquet que lui avait remis le chef d’état-major de l’armée, avait demandé plusieurs fois la permission de retourner à bord de l’Indomptable ; mais, pendant son séjour à bord de l’amiral, le feu entre l’escadre anglaise et nous était devenu si vif, que l’amiral n’avait pas cru devoir laisser partir les canots de corvée. Ce ne fut que lorsque la canonnade se fut un peu ralentie qu’il consentit à voir notre grand canot s’éloigner de son bord.
Le trajet qu’avait à faire pour la seconde fois notre ami Mathias, n’était pas long ; mais on concevra sans peine qu’il devait être aussi périlleux que difficile, pour peu que l’on se représente fidèlement les circonstances au milieu desquelles il fallait l’effectuer.
Une grêle de mitraille tombait de toutes parts, et sur la surface des flots criblés, pour ainsi dire, par une nuée continuelle de boulets et de biscaïens, s’étendait une traînée immense de fumée qui permettait à peine d’apercevoir, au-dessus de l’atmosphère de soufre et de salpêtre que la lueur de chaque coup de canon semblait embraser, l’extrémité de la mâture des vaisseaux les plus élevés sur l’eau.
Malgré l’audace et la difficulté de sa seconde tentative, notre aspirant de corvée fait ramer ses gens vers l’endroit où il suppose qu’est toujours mouillé l’Indomptable. Les canotiers, dociles à la voix de leur jeune et valeureux chef, nagent avec un courage qu’irrite et que soutient le bon exemple qu’ils reçoivent de lui. Au bout d’une demi-heure de recherches et d’efforts, Mathias, perché debout sur le banc de l’arrière, s’écrie : « Voilà le vaisseau ! Avant, mes fils !… Encore trois coups d’aviron, et nous sommes à bord. » Déjà le patron du canot aperçoit le large pavillon qui flottait encore sur la poupe de l’Indomptable que nous venions de quitter… de déserter peut-être !…
Mathias n’a pas trompé ses canotiers : en trois bons coups d’aviron, le canot qu’il monte élonge le vaisseau ; mais, au grand étonnement de l’aspirant et de tous ses gens, personne ne se présente pour leur élonger une amarre… Pas une seule voix n’a répondu à leurs cris de joie.
Surpris, déconcerté de cette immobilité étrange et du silence qu’il remarque, Mathias grimpe, avec la vivacité de l’éclair, l’escalier de tribord : son patron et ses dix-neuf hommes le suivent. Ils sont sur le pont du vaisseau ; et ce pont, encore ensanglanté, est désert ! Ils descendent et courent dans les batteries, et rien, personne dans ces batteries, rien que quelques cadavres qu’on n’a pas eu le temps de jeter à la mer. Ils visitent avec effroi le faux-pont, la cale y toutes les chambres… Personne ! des morts seulement, et pas une seule voix qui réponde à leurs voix inquiètes. Plus de doute pour eux, le vaisseau vient d’être abandonné ; et ce qui achève de les confirmer dans cette pénible certitude, c’est qu’aucune embarcation n’est restée à bord !
— Ils se seront sauvés en double ! s’écrie le patron.
— Oui, lui répond avec douleur l’aspirant, ils se sont sauvés ; mais c’est à nous, mes amis, de sauver le vaisseau.