— En ce cas, monsieur, nous n’avons pas de temps à perdre, car voilà, répond le patron, des péniches anglaises qui arrivent pour nous travailler sur le casaquin.

Et, en disant ces mots, le patron montre effectivement à Mathias trois embarcations anglaises qui s’avancent et qui ne sont plus qu’à quelques brasses de l’Indomptable.

Par l’effet d’un mouvement purement instinctif, l’aspirant et ses braves canotiers sautent tous ensemble sur les caronades du gaillard d’avant… O bonheur inespéré ! ces caronades sont encore chargées ; elles sont prêtes à faire feu… Une mèche allumée, s’écrie Mathias, vite, vite une mèche allumée !… Le patron accourt avec un bout de mèche à la main : la première caronade est pointée : elle part ; elle gronde et va foudroyer la péniche anglaise qui s’est avancée en tête des autres péniches… Un second coup aussi heureux, succède au premier. Toutes les pièces font feu l’une après l’autre, et au bout de quelques minutes, les péniches fracassées ou à moitié coulées, s’éloignent en désordre dans le tourbillon de fumée au milieu duquel elles semblent s’être englouties sur l’avant même du vaisseau sauvé par ce miracle !

Vive l’empereur ! vive l’empereur ! s’écrient les vingt-et-un braves tout surpris, tout émerveillés de leur inconcevable victoire ! Ils rient, ils pleurent de joie comme des fous ou comme des enfans en s’embrassant avec délire, en courant pêle-mêle sur le pont de l’Indomptable, dont ils se sont rendus maîtres et qu’ils ont reconquis, sans pouvoir s’expliquer encore l’événement qui de chacun d’eux vient de faire non pas un fou, non pas un enfant, mais un héros !

L’aspirant Mathias fut le premier à revenir de l’ivresse passagère de ce triomphe inespéré. La fortune, qui jusque-là l’avait si bien inspiré, ne devait pas l’abandonner au moment de couronner l’œuvre importante vers laquelle elle semblait l’avoir conduit, comme par la main. C’est trop peu, se dit-il en lui-même, d’avoir montré jusqu’ici cette bravoure qu’il est presque toujours si facile d’avoir dans les occasions où il faut se dévouer. C’est du sang-froid maintenant que j’attends de moi, et j’en aurai, ou que le ciel tombe plutôt en grand sur moi ! Et affermi par l’imminence même du péril, dans cette noble résolution, il rassemble autour de lui ses intrépides compagnons de gloire, et il leur dit avec ce calme que lui seul pouvait s’être imposé dans cette solennelle conjoncture :

— Mes enfans, savez-vous maintenant ce qu’il nous faut faire ?

— Ma foi non, pas encore, monsieur Mathias, lui répondent ses hommes tout haletans, mais nous ferons ce que vous voudrez.

— Eh bien ! il faut couper nos câbles, hisser un foc et étarquer un hunier si nous le pouvons, et avec la brise qui porte en côte, aller échouer le vaisseau sur les vases de la Charente !

— Vous croyez, monsieur Mathias ?

— Si je le crois ! Mais c’est le seul moyen que nous ayons d’échapper à l’Anglais et de sauver l’Indomptable.