— Oui, c’est votre idée ? Eh bien, soit ! Coupons nos câbles, enfans, et hissons le grand foc : tout est payé, puisque c’est notre brave commandant du moment qui nous le dit[11].
[11] Lorsqu’au départ d’un navire, on hisse le grand foc, les matelots disent que toutes les dettes sont payées. C’est un mot devenu proverbe dans la marine.
Et aussitôt à grands coups de hache, les deux câbles qui tenaient encore l’Indomptable amarré sur le fond, sont tranchés sur les bittes. On saute sur la drisse du grand-foc qui s’élève sur sa draye en livrant sa surface triangulaire au vent qui enfle et qui secoue violemment ses mouvantes ralingues. Le lourd vaisseau dérivant avec la lame qui le pousse par le bossoir de tribord, abat lentement en cédant à l’impulsion de la brise. Mathias et son patron se placent à la roue du gouvernail. Les hommes qui ont hissé et bordé le foc, s’élancent ensuite dans les haubans de misaine pour courir sur la petite vergue de hune et larguer le petit hunier sur ses cargues… Une frégate anglaise, en remarquant sans doute cet appareillage exécuté avec une si visible difficulté à bord de l’Indomptable, s’approche du vaisseau qui fuit et elle lui envoie une volée en poupe. Les boulets sifflent aux oreilles de l’intrépide aspirant et de son patron ; ils percent à jour la voile que les matelots perchés sur la vergue de hune ont réussi à déferler ; mais qu’importe, l’Indomptable poussé vent arrière échappe, en fuyant sur la lame, à la chasse tardive de l’escadre anglaise, et long-temps avant que son faible et vaillant équipage soit parvenu à établir son petit hunier, il s’échoue, hors désormais de toute dangereuse atteinte, sur les bords de la Charente, en s’enfonçant jusqu’aux préceintes dans la vase molle de ce rivage hospitalier…
On se figurerait difficilement, en lisant ces détails aujourd’hui si froids sur le papier, le bouleversement d’idées dans lequel nous jeta l’arrivée si inattendue de notre vaisseau, nous qui depuis plus de deux heures, errans sur la côte, avions eu sans cesse nos yeux fixés sur le navire qu’un moment de faiblesse et de confusion nous avait conduits à abandonner !
Aucun des principaux incidens du drame qui venait de se passer sur la rade de l’île d’Aix n’avait échappé à notre attention, depuis notre fatal débarquement à terre. Nous avions vu l’Indomptable repousser à coups de caronades les embarcations anglaises qui étaient venues pour l’amariner. Nous avions vu encore, lorsque par intervalle le vent chassait au loin la fumée dont les flots étaient couverts, le grand foc de notre vaisseau s’élever sur sa drisse, et nous avions entendu les battemens redoublés de ce foc retentir à nos oreilles… Mais personne parmi nous ne pouvait encore deviner quels étaient les hommes qui avaient osé s’emparer, après notre fuite, du bâtiment que nous avions en quelque sorte livré à l’ennemi. Tout le monde était bien loin de supposer alors que Mathias, à qui l’on ne pensait déjà plus, eût tenté, avec l’équipage de son grand canot seulement, une manœuvre aussi hardie ; et nous nous perdions en conjectures sur la nature surprenante de cet événement extraordinaire, lorsque l’Indomptable vint s’envaser vers l’endroit même de la côte où nous nous trouvions encore réunis.
Notre malheureux commandant, assis sur le sable dans l’état déplorable où l’avaient jeté les souffrances que lui faisait éprouver sa blessure se cacha le visage de ses deux mains à la vue de son vaisseau revenant, sans lui, s’échouer à l’entrée du port…
Nous ne tardâmes pas à acquérir la connaissance des faits dont nous n’avions pu encore pénétrer le mystère.
Un des canots de l’Indomptable, celui dans lequel j’étais venu à terre, se trouvait amarré sur le rivage. Quelques matelots et deux ou trois de nos confrères s’y précipitèrent, et je partis avec pour aller à bord de notre vaisseau, à bord de ce cher navire qui venait de nous être si miraculeusement rendu… Le premier je m’élance, en abordant, sur l’escalier de tribord, entraîné je crois par un vague instinct d’amitié qui me pousse à devancer mes autres collègues… Qui aperçois-je en montant sur le pont ? Mathias, mon brave, mon glorieux camarade Mathias !… A cet aspect inattendu je ne pus retenir un cri d’étonnement et d’admiration… Quoi ! lui dis-je, encore toi ?
— Eh mon Dieu ! oui, encore moi et toujours moi, me répondit-il en me serrant étroitement dans ses bras. Ne faut-il pas que les amis se retrouvent, et que quelqu’un se charge de sauver les vaisseaux de l’état que vous abandonnez vous autres comme une vieille paire de souliers !
La conversation entre notre camarade et nous roula pendant une demi-heure sur le ton d’enjouement qu’il semblait avoir voulu lui donner en nous parlant comme il venait de le faire. Il nous raconta tout naïvement son aventure, et nous lui apprîmes comme nous le pûmes les détails de notre fuite, de cette fuite humiliante qu’il venait de réparer si courageusement.