Il fallut lui dire aussi un mot de notre commandant, mais, au nom de notre chef, la figure de Mathias prenant une expression de mauvaise humeur qui nous révélait assez le sentiment qu’il éprouvait, me fit trop bien deviner sa pensée pour que je continuasse à m’entretenir de lui.
— Il s’est sauvé ! s’écria-t-il plusieurs fois avec agitation, il s’est sauvé !
— Oui, mon ami, c’est vrai, mais il était blessé.
— Il était blessé, à la bonne heure ; mais il était encore vivant !
— C’est toi maintenant qui vas disposer de son sort et de sa vie…
— Et lui ne tenait-il pas dans ses mains le sort d’un vaisseau de ligne ? Édouard, tu me connais et tu sais assez que je suis incapable d’un acte cruel ou vil ; mais je te promets ici que, pour peu qu’il existe des lois justes et que je puisse faire punir la faiblesse qui vient d’imprimer une tache si fatale à notre pavillon, je serai sans pitié pour ceux qui ont été sans énergie… Mais assez causé là-dessus pour le moment… Dites donc, vous autres, voulez-vous prendre un fin verre de schnick à bord du vaisseau de ligne dont j’ai l’honneur d’être encore le commandant ?
L’exaltation des idées que s’était formées notre jeune camarade sur le point d’honneur militaire venait d’éclater dans ce peu de mots ; je sentis qu’il eût été inutile d’essayer, en cet instant, de le faire revenir sur la sévérité d’une opinion que ne justifiait encore que trop le déplorable spectacle des événemens que nous avions encore sous les yeux.
Nous engageâmes vers le soir notre collègue à venir à terre avec nous pour nous rendre ensuite à Rochefort ; mais il s’y refusa nettement en nous disant qu’il ne quitterait le bord que lorsque des ordres supérieurs le forceraient à céder à un autre le commandement du vaisseau, et que jusque-là il défendrait à qui que ce fût de l’ancien équipage de l’Indomptable, de mettre le pied sur le pont du bâtiment que lui seul avait su arracher à l’ennemi. Il daigna toutefois nous assurer avec bonté, que nous nous trouvions exceptés de cette consigne rigoureuse, et que nous lui ferions toujours plaisir quand il nous plairait de lui rendre visite. Satisfaits de cette marque d’amitié nous prîmes congé du nouveau commandant de l’Indomptable, pour rejoindre nos compagnons d’infortune et leur raconter ce que nous venions d’apprendre de la bouche même de notre ami Mathias.