A notre arrivée à Rochefort, nous trouvâmes tout le pays déjà rempli du bruit de notre aventure, et tout ému du récit de l’événement extraordinaire qui l’avait suivie. Cette voix publique, qui se prononce avec une égale effervescence pour le mal et pour le bien, accusait la faiblesse de notre commandant, et portait aux nues le dévouement de l’aspirant qui venait de sauver l’Indomptable. Chacun nous arrêtait dans les rues, nous questionnait avec empressement pour nous demander le nom du jeune héros. Tout le monde voulait le voir, lui parler, lui toucher la main, le presser dans ses bras… Ah ! pourquoi notre ami ne se trouvait-il pas là, pour jouir de l’enthousiasme passager qu’avait fait naître sa belle action ? C’eût été son jour de triomphe, à lui qui ne devait n’en avoir qu’un seul dans sa vie !
Le préfet maritime de ce port, informé le premier des détails de l’événement qui nous avait conduits devant lui, s’empressa d’ordonner que notre commandant fût placé dans une des salles particulières de l’hôpital militaire, et qu’on le gardât à vue pendant le traitement de sa blessure, sans qu’il lui fût permis de communiquer avec personne.
La rigueur de cet ordre nous consterna. C’était une arrestation ; et ce fut alors seulement que nous pûmes apprécier, plus justement que nous ne l’avions encore fait, la gravité de la situation dans laquelle notre ancien chef allait se trouver placé.
On envoya dès le soir même une nombreuse corvée des matelots du port, pour ramener dans l’arsenal, sous le commandement d’un officier d’état-major, l’Indomptable, qui avait dû flotter à la pleine mer, sur les vases où nous l’avions vu s’échouer.
Le lendemain, en effet, nous vîmes arriver sur la Charente, notre malheureux vaisseau. Son état de délabrement, causé par le feu qu’il avait essuyé, aurait dû inspirer peut-être quelque pitié pour nous, à cette population qui encombrait les abords de l’arsenal. Mais les curieux ne laissaient échapper que des mots accusateurs contre le commandant, ou quelques paroles bienveillantes à la louange de Mathias.
Quant à notre brave ami, bien moins enivré de l’admiration fugitive dont il était l’objet, que satisfait d’avoir rempli son devoir, il sauta gaîment à terre en nous apercevant ; et, venant à nous avec bonhomie et simplicité, il nous dit : Chers camarades, je viens d’être démonté du commandement que m’avait donné le sort des combats. Voilà ce que c’est ! nous ne sommes quelque chose que pendant que le feu dure : une fois que les boulets ne ronflent plus, notre gloire s’évanouit avec la poudre qui flamboie, fume et s’éteint.
— Nous apprîmes à Mathias l’arrestation du commandant, et il se tut… Un des aspirans de la majorité vint l’informer que le préfet maritime voulait lui parler, et il nous quitta pour aller, nous dit-il, frotter sa grandeur déchue contre une grandeur encore debout.
En nous promenant dans la ville quelques jours après notre arrivée, nous remarquâmes, un beau matin, sur les portes de la préfecture maritime, une affiche nouvellement collée, et devant laquelle tous les passans s’étaient arrêtés… Nous nous glissons au milieu de la foule pour voir et pour lire… C’était une dépêche télégraphique, signée de l’empereur… Les premiers mots qui nous frappèrent nous apprirent assez le motif de cette dépêche, que nous eûmes à peine la force d’achever :
« Le commandant du vaisseau l’Indomptable sera jugé par un conseil de guerre, pour avoir abandonné, en face de l’ennemi, le bâtiment qui avait été confié à son honneur.
» Signé : Napoléon.
» Pour copie conforme :
» Le ministre de la marine et des colonies,
» Signé : Decrès. »
En détournant nos regards de cette fatale affiche, nous les reportâmes sur les traits de Mathias ; sa figure n’exprimait ni étonnement ni pitié ; nous lui parlâmes de la dépêche, et il nous tourna le dos.